31.05.2008

6- Complications

 

 

Vanessa s’était laissée submerger par un désir qui semblait la dépasser. Pourtant, il était fort possible que ce ne soit pas la première fois qu’elle se livre à ce genre d’exercice dans mon lit, parce qu’en y repensant, il m’était arrivé d’y trouver des cheveux longs, de la couleur de ceux de Vanessa, à des époques où aucune fille ne fréquentait ce lit. Cela ne m’avait pas étonné outre mesure, puisqu’avec elle, il nous arrivait aussi de discuter, moi à mon bureau, elle sur le lit, ou le contraire, ou même, tous les deux sur le lit…

 

 

C’est en me souvenant de ces moments que je pris conscience que je n’étais peut-être pas indifférent à Vanessa. Plusieurs fois, nous nous étions trouvés très proches, sur mon lit ou sur le sien, mais elle savait être si froide et distante, quand elle estimait qu’il le fallait,  que l’idée  de me livrer avec elle sur ce lit à une autre activité que la conversation, ne m’avait que très rarement traversé l’esprit. Mais elle m’avait traversé l’esprit quand même, on ne se refait pas. Je crois, du reste, que tous les hommes voient leur esprit traversé de pensées de ce genre, avec presque toutes les femmes, en toutes occasions. C’est une fatalité. La noblesse de l’homme consiste, je crois, a faire en sorte que cela ne tourne pas à l’obsession. Quand cela n’est pas possible, l’homme se rapproche de la bête, dirigé qu’il est par ses instincts les plus primaires.

 

 

De ce point de vue, j’estimais que je ne m’en sortais pas trop mal, tout en étant conscient que d’aucuns, ou plutôt devrais-je dire : d’aucunes auraient pu avoir à ce sujet une opinion toute différente. J’aimais les rencontres, et j’aimais la compagnie des femmes, tout en n’ayant aucune envie de m’installer dans une vie de couple. Je pouvais donc, sans m’en étonner, entendre à mon propos des jugements qui faisaient de moi au moins un célibataire intermittent qui ne parvenait pas ou ne voulait pas s’attacher ; au pire je passais pour un salaud de collectionneur, avec tout les risques et les avantages que cela comporte.

 

 

En fait, Vanessa n’aurait figuré pas dans ma liste de priorités, si j’en avais eu. Elle ne me plaisait pas spécialement, même si elle ne me déplaisait pas non plus. J’avais eu quelques fois l’occasion (colocation oblige…) d’apprécier en partie son anatomie, qu’elle mettait habituellement en valeur par des tee-shirts trop larges, des jeans toujours mal coupés parce qu’issu d’un hard discount ou de la Camif  ; ou en été, ces affreux bermudas, comme aujourd’hui ; et bien-sûr, ces fameux chemisiers bien sages qui auraient pu faire gagner vingt ans  à sa grand-mère. Avec Adèle, nous avions quelques fois tenté d’ironiser à ce sujet en présence de Vanessa, mais celle-ci nous avait toujours fait comprendre tout aussi ironiquement qu’elle nous trouvait bien futiles. Ce qu’il aurait fallu lui dire, finalement, c’est que son corps comme son visage pouvaient être bien plus beaux si elle faisait un petit effort. Bien entendu, je n’ai jamais osé le lui dire.

 

 

« Vas-y, c’est le moment ! Dis-lui !» ricanais-je intérieurement… Il fallait en effet agir. Mais maintenant ? La découverte de mon état par Vanessa se doublerait du soupçon de ma présence pendant le moment de plaisir pourtant bien légitime qu’elle venait de se donner. Le choc pourrait nuire … En fait, j’étais complètement incapable de m’imaginer la réaction de qui que ce soit devant le phénomène de foire que j’étais devenu. C’était bien là le problème. Qu’importe, ce ne serait encore pas pour cette fois.

 

 

Vanessa venait de se lever en sursaut, et la porte d’entrée de l’appartement venait de claquer. Adèle rentrait, ce devait être midi et demi. Je reçus à nouveau un paquet de draps, tout en étant renversé par la puissante onde provoquée par le corps de Vanessa quand elle se redressa et se leva avec précipitation. Je ne la voyais plus, mais je l’entendais sortir de ma chambre en arrangeant ses vêtements. Quand je réussis à m’en extirper, Vanessa était partie en laissant la porte de ma chambre ouverte. J’entendais leurs voix, sans entendre ce qu’elles disaient. J’avais envie d’aller les rejoindre. Au loin je distinguais la voix plus grave d’Adèle, dont le son me plaisait tant. Mais d’elle aussi, j’avais peur.

 

 

 Je la savais capable de hurler en me prenant pour une souris ou quoique ce soit d’autre (mais cela ne l’intéressait pas, cela la dégoûtait) ; m’assommer à coup de balais tout en disant « Ce con de Martin ! Jamais là quand on a besoin de lui ! » Avec elle, c’était direction le vide-ordures en buvant mon sang. Elle n’aurait aucune chance de savoir ce que je serais devenu, tout en étant ma perte. Il fallait que je joue mon va-tout sur Vanessa, je le savais. Leurs voix étaient en train de se rapprocher. Allaient-elles venir dans la chambre ?

 

 

 

 

25.05.2008

5- Un moment

 

  Si elle se reculait davantage sur le lit, j’étais mort. C’est pourquoi, malgré l’occasion que j’avais de la toucher pour tenter d’attirer son attention, je préférais m’écarter de ces lieux au plus vite. Je devais être vu, et si possible d’assez loin, afin de pouvoir prévenir toute réaction de sa part qui m’aurait mis en danger. Je ne devais pas non plus me trouver trop loin, car il fallait impérativement qu’elle me reconnaisse. En réfléchissant à toutes ces données contradictoires je m’éloignais en courant vers le milieu du lit.

  J’étais un peu gêné dans ma progression par les plis anarchiques que formaient les draps et les couettes, aussi, quand j’étais contraint de ralentir, je me retournais presque malgré moi pour voir ce qu’elle faisait. Elle semblait réfléchir et en même temps, chercher dans la chambre des réponses à ses interrogations. J’étais à une distance raisonnable quand elle fit mine de s’allonger sur mon lit. En fait, elle s’appuya sur son coude et regardait vers moi. Elle s’était beaucoup rapprochée, de par ce déplacement. La fixant, je criais pour qu’elle m’entende, mais déjà, elle regardait ailleurs, plus haut vers les oreillers, elle avait vu mon tee-shirt, resté dans le lit, vestige et témoin de mon ancienne taille. En allongeant le bras, elle put s’en saisir, ce qui eut pour effet de me faire tomber, puisque sous les draps, une partie de mon vêtement se trouvait encore coincé. Déstabilisé, j’étais nez contre terre, et je sentais le lit bouger de façon inquiétante.

  En me redressant, je vis que Vanessa était maintenant sur les genoux, une main appuyée sur le lit, l’autre finissant d’attirer le tee-shirt vers elle. Je décidais d’aller vers elle, profitant de ce qu’elle était tournée vers le lit, et en position de voir ce qui pouvait éventuellement s’y passer. Quand elle se fut redressée avec le vêtement, je m’arrêtais pour l’apercevoir le sentir. Elle sentait mon tee-shirt à plein nez, et semblait même s’en caresser les joues. Immobilisé, j’étais un peu gêné, hésitant pour le coup à faire connaître ma présence. Elle se croyait seule, et n’aurait jamais fait ce qu’elle faisait devant une autre personne, et certainement pas devant moi… Mais je n’avais encore rien vu.

  Les éléments déchaînés de mon nouvel environnement allaient encore décider pour moi. Je sentais qu’il allait me  falloir devenir réactif, et adaptable, tel une micro-entreprise entourée exclusivement de multi-nationales, et il en allait de ma survie. Vanessa s’était maintenant toute entière allongée sur mon lit, et s’apprêtait à se glisser sous les draps. J’en restais stupide et médusé. Vite ! … Trop tard ! elle m’avait, en soulevant les draps, encore culbuté, et je n’eus que le temps de voir ces mêmes draps qui venaient une fois de plus de se dérober brutalement sous mes pieds me recouvrir lentement. Mais ils ne retombèrent pas sur moi. En effet, je n’étais plus seul sous les draps. Vanessa était maintenant en train de s’installer, tenant toujours mon tee-shirt, et découvrant mon caleçon. Elle le prit également, et sembla aussitôt le préférer, après une courte hésitation, à sa première trouvaille. Je ne croyais pas ce que je voyais. Je m’étais insensiblement rapproché d’elle, et me trouvais à peu près au niveau de son buste. Son corps gigantesque était tourné vers moi, couché sur le côté gauche ; elle bougeait très lentement, dans un mouvement de recroquevillement qui ressemble aux positions que l’on prend pour s’endormir. Je n’avançais que prudemment, une fois que ses genoux semblaient s’être arrêtés de remonter vers son ventre. Sa main droite était posée sur son ventre, justement, et ne semblait pas du tout vouloir dormir. Quand à la gauche, elle tenait mon caleçon contre le visage de sa nouvelle utilisatrice. 

  Malgré mon incrédulité, je ne fus pas vraiment surpris, à ce stade, de voir sa main droite se diriger vers le bas de son ventre et le caresser. J’étais littéralement fasciné. J’avais la bouche sèche, j’avais du la laisser trop longtemps ouverte… D’abord sur son short, comme un test, ma colocataire géante venait de plonger sa non-moins géante main dans les profondeurs insondables de son intimité. J’ai eu du mal à avaler ma salive, et j’en avais fort peu. Je crois, non ; je suis sûr que mon sexe était déjà en érection depuis un moment quand je pris conscience de sa dureté et de sa grosseur (toute relative, vu ma situation, j’en conviens).

Il ballotait maintenant dans le vide, pointant vaguement vers ce que je devais bien reconnaître comme étant l’origine de mon excitation : la géante Vanessa, Vanessa-la-coincée, disais-je plus haut, en train de s’exciter elle-même de mes odeurs intimes dans mon propre lit… Même minuscule, la vie ne manquait pas d’attraits et de surprises. Maintenant, je me posais une question : était-ce bien le moment opportun pour faire connaître mon infime (et peut-être infâme) présence à Vanessa ?

 

18.05.2008

4- Le choc

De longues minutes passèrent, durant lesquelles j’entendais des échos de la conversation téléphonique que Vanessa entretenait avec un interlocuteur inconnu. J’avais décidé de tenter de communiquer avec Vanessa, et avec le regain de courage et de sérénité qui suit généralement les décisions difficiles, je m’appliquais à étudier la façon dont j’allais pouvoir attirer son attention.

J’évitais de trop penser à l’éventualité qu’elle me prit pour un animal, insecte ou souris, vu ma taille, et qu’elle ne me tue tout bonnement avant de m’avoir jamais identifié. C’était un risque à prendre. Un risque calculable, à défaut d’être vraiment calculé. C’était le moindre des risques : si elle me reconnaissait, elle ne me ferait pas de mal. Je ne pouvais pas en dire autant de tout animal qui serait éventuellement à l’affût dans ma chambre. L’effroi permanent qui m’étreignait depuis ce matin n’était pas sans rapport avec le souvenir de ce vieux film américain des années cinquante ou soixante et qui m’avait marqué durablement, jusqu’à ce que je puisse lire le roman qui en constituait l’origine.
Dans « L’homme qui rétrécit », titre français du film et surtout du livre de Richard Matheson « The incrédible shrinking man » (que je n’apercevais pas, mais que je situais dans ma bibliothèque personnelle) ; le souvenir du combat quasi quotidien du héros, dans sa cave, avec une ignoble araignée, me faisait déjà horreur en tant que spectateur de taille rassurante. Cette fin horrible : servir de proie à un tel animal, était ce que je pouvais imaginer de plus effroyable. Tout valait mieux que cela, et si ma chambre n’était pas une cave, je n’insisterais pas à nouveau sur ma conception du ménage et de l’ordre, qui pouvait fort bien favoriser un habitat douillet à des monstres suffisamment intrépides. Je devais donc demander de l’aide à Vanessa, qui était de loin la personne la plus serviable que je connaissais dans les environs.

Je ne l’entendais plus parler au téléphone depuis un moment. Aucun bruit ne me parvenait plus du salon, mais avant que je puisse m’inquiéter de savoir si elle allait revenir, une autre bruit familier me fit sursauter : l’origine se trouvait dans ma chambre. Mon vibreur puis la sonnerie de mon téléphone portable s’était activée. Quelqu’un essayait de m’appeler.

Bien-sûr, l’appareil se trouvait bien trop loin pour que j’ai le temps de répondre, à supposer que j’en ai eu la capacité physique. Je courus pourtant, par pure habitude, vers l’endroit d’où il semblait sonner. Ce fut en pure perte : il était resté avec tout le reste, par terre, bien évidemment. Aucun regret à avoir, quoiqu’il en soit, car à peine je m’étais aperçu de sa situation qu’il cessait de sonner. Mais quelqu’un avait été plus rapide que moi. Vanessa arrivait dans le couloir qui menait à ma chambre.

Elle venait d’essayer de m’appeler. Pour en avoir le cœur net, elle fit sonner à nouveau mon téléphone et vint le prendre, près du lit. Je la voyais maintenant dans toute sa hauteur, presque au dessus de moi, tenant son téléphone dans une main, le mien dans l’autre je réalisai qu’elle était sur le point de s’asseoir sur le lit. J’étais près d’elle, beaucoup trop près. Si je ne bougeais pas très vite, j’allais être écrasé. Reculant bêtement d’abord, je recouvrai très vite mes esprits et commençai à courir. Mais pas assez vite. J’avais trop tardé, j’étais précisément où je ne devais pas être : du coup, j’étais peut-être à l’endroit où j’allais cesser d’être…

Il s’en fallu de peu. Il faudrait toujours regarder où l’on s’assied. Vanessa se laissa littéralement tomber sur le lit, et bien que ce fut un lit assez ferme, je ne fus pas sans ressentir les effets de ce choc. Encore très proche d’elle, je me sentis projeté dans les airs sous l’effet du poids de son corps s’asseyant brusquement sur le lit. C’eut été un bon moyen d’attirer son attention, mais j’étais dans son dos. Après cette cascade durant laquelle j’eus l’impression d’être un personnage de dessin animé, genre Tex Avery, je retombais sur un lit devenu pentu, et dont la pente aboutissait précisément à l’endroit où Vanessa était assise. Je roulais donc sans pouvoir reprendre l’équilibre jusqu’à ce que je m’arrête contre elle.
J’étais contre sa fesse droite. Au niveau de la poche arrière de son short. En me relevant, je réalisais cette présence étonnante, et je ne pus m’empêcher de regarder mes pieds, à l’endroit où mon lit accueillait on corps, en me disant qu’à une seconde près, je me serais trouvé entre elle et le lit. Il s’agissait de reprendre très vite mes esprits.

15.05.2008

3- La colocation

Cependant que j’étais ainsi à méditer sur ma triste condition, j’entendis à nouveau approcher celle qui auparavant avait entrouvert ma porte. Autant que je pouvais en juger, il devait s’agir de Vanessa.

Vanessa était ma colocataire, ou plutôt, l’une de mes colocataires, la deuxième s’appelait Adèle. Cette dernière ne revenant habituellement que tard en début de soirée, celle qui se dirigeait maintenant dans un si grand fracas vers ma chambre ne pouvait être que Vanessa. Elle était encore étudiante, comme moi, et comme moi, elle venait de finir ses examens de fin d’année. Je supposais que, revenant d’une quelconque occupation matinale, elle se demandait si j’avais regagné ma chambre, ou si j’étais repassé par l’appartement : pour résumer, elle devait se demander où j’étais, et si elle allait me voir aujourd’hui.

La porte s’ouvrit franchement, cette fois-ci. Elle était certaine que je n’étais plus là, alors qu’elle avait probablement eu un doute, tout à l’heure. Vanessa était une fille discrète. Peu sûre d’elle en société, elle semblait avoir toujours peur de déranger. Elle était pourtant une brillante étudiante de biologie, mais elle était plus à l’aise dans une salle de cours ou un laboratoire que dans un café ou dans une boite de nuit. De fait, c’étaient des endroits qu’elle ne fréquentait qu’assez peu, malgré mes nombreuses sollicitations.

On peut dire que nous étions devenus amis, avec Vanessa, alors que je n’aurais pas forcément parié que nos relations évolueraient ainsi. Le jour où j’ai rencontré Vanessa pour la première fois, je pensais même que ce serait également la dernière. Elle était plutôt hostile à une colocation avec un garçon. Par principe, parce que ses parents lui avaient inculqué une éducation qui confortait encore ce principe, et peut-être pour d’autres raisons dont nous reparlerons plus tard.

Avec Adèle, ma seconde colocataire, elles étaient amies d’enfance. C’était bien la seule raison qu’on pouvait trouver à une alliance aussi hétéroclite entre elles deux, car il était clair qu’elles n’avaient qu’assez peu de points commun, si bien que se rencontrant aujourd’hui, elles n’auraient aucune chance d’être amies, encore moins d’être colocataires. Contrairement à Adèle, et pour résumer très grossièrement, Vanessa paraissait, et était probablement en grande partie ce que l’on appelle communément une fille « coincée ».

Elle se trouvait maintenant dans ma chambre au pied du lit, l’air assez déçue de ne pas voir de changement par rapport à ce qu’elle avait pu apercevoir à sa première visite. J’étais pour ma part complètement paralysé. Cette vision me fascinait et m’effrayait. Je voyais Vanessa, mon amie et colocataire, mais je voyais une géante qui pouvait très facilement et très involontairement mettre ma vie en grand danger.

Je voulus l’appeler, mais ma voix s’étrangla dans ma gorge. Mon cœur battait à nouveau à un rythme infernal. Vanessa semblait s’éloigner vers la porte restée ouverte puis se ravisa et regarda vers moi. J’ai cru qu’elle m’avait vu et je fis un signe, tout en trouvant un filet de voix pour dire : « c’est moi ! » . Bien-sûr, elle ne m’a pas entendu, regardant en fait mon lit défait, puis mes vêtements épars sur le sol, avec mes chaussures. Je l’entendis soupirer de son soupir habituel : son soupir d’incompréhension scandalisée. Je croyais l’entendre penser. Elle se disait certainement que je n’avais pas pris la peine de mettre mes vêtements de la veille ailleurs qu’au sol, épars et froissés. Elle ironisait régulièrement sur ce qu’elle appelait mon manque de soin, après qu’une fois elle se soit permis de venir dans ma chambre pour s’occuper du linge sale qui s’y trouvait (il faut bien le reconnaître) très souvent. L’explication que nous avions eue par la suite nous avait donné l’occasion de nous connaître davantage et de nous respecter, finalement.

Toute coincée qu’elle était, Vanessa était une personne de confiance, une fille bien, qui gagnait à être connue. Elle avait peu d’amis avec qui elle baissait sa garde, et j’avais l’honneur, depuis quelques mois, de faire partie de ce petit nombre. Elle faillit se baisser pour ramasser mes vêtements, par pur réflex, mais s’en empêcha tout aussitôt. Ce trait familier me fit sourire et me donna quelque courage. J’ai crié son nom. Aucune réaction de sa part : ma voix portait évidemment beaucoup moins. Je criais beaucoup plus fort la deuxième fois, mais juste à ce moment-là, Vanessa partit en courant pour répondre à son portable qui sonnait, probablement dans le salon.

Je restais à nouveau seul dans mon immense chambre, avec mes immenses questions. Si elle revenait, quelle réaction aurait-elle ? Me verrait-elle seulement ? Avant aujourd’hui, je n’avais vraiment aucune idée de ce que le mot angoisse signifiait. J’étais terrifié à l’idée qu’elle revienne, comme j’étais terrifié à l’idée qu’elle ne revienne pas. En fait, me dis-je après réflexion, elle ne pouvait pas ne pas revenir, et cela, il fallait que je m’y prépare.

11.05.2008

2-La chambre

La porte, d’abord entr’ouverte, s’ouvrit un peu plus, là-bas dans le lointain. A contre-jour, je voyais les contours d’une forme humaine qui, semble t-il, jetait un regard furtif à l’intérieur de la pièce. J’étais paralysé par ce que je voyais, ou croyais voir. Après quelques instants, pendant lesquels rien ne se passait, l’ombre se retira en fermant la porte.

Je savais ce que j’avais vu, et je savais que ce n’était pas possible. J’étais donc bien toujours en train de rêver, même si mon rêve était plus réaliste que jamais. Du reste, ce que je venais de voir depuis quelques minutes n’avait rien d’extraordinaire en soi, sinon la manière dont je vivais ce que je persistais encore à appeler mon rêve.

En ces quelques instants, j’ai vraiment souhaité me réveiller. Je n’y suis pas parvenu. Je n’y parviens toujours pas. Insensiblement je m’interroge du corps : je me touche et me ressent. Deux raisons à cela, deux questions ; suis-je réveillé, mais surtout, suis-je toujours ce que je crois être ? Cette sensation me fit instantanément regretter mes pires lendemains de cuite.

Le matin n’est certes pas toujours charitable, et ne permet pas toujours une prise de conscience rapide, mais je sentais bien que le phénomène que je vivais dépassait de loin toutes ces difficultés matinales bien connues. D’ailleurs nous n’étions probablement plus le matin. Pour le savoir avec certitude, il fallait atteindre ma montre, qui se trouvait sur le chevet de mon lit. Il se trouve que je ne le voyais plus.
Je me mis à sauter sur place dans l’espoir un peu vain, me disais-je, de l’apercevoir. J’eus l’impression que ce que je voulais continuer à appeler mon lit s’était transformé en trampoline. Jamais je n’ai sauté aussi haut. En retombant, le lit ne m’a pas accueilli comme un trampoline l’aurait fait. C’était donc mes nouvelles qualités physiques qui me permettaient d’accomplir des bonds de plusieurs mètres de hauteur (à vue de nez, trois ou quatre). Oui, je n’avais jamais sauté aussi haut. Mais je n’avais jamais été aussi bas. Car la triste et inexplicable réalité à laquelle je parvenais encore difficilement à croire était de plus en plus avérée : j’étais devenu minuscule. Quelques centimètres de haut, évaluais-je rapidement dans la comparaison des éléments familiers qui composaient ma chambre.

Celle-ci me paraissait hostile et inexplicable, comme un pays étranger que l’on ne s’attend pas à traverser. Elle en était donc d’autant plus attrayante. Un nouveau monde à découvrir, ou plutôt, un nouvel angle suivant lequel explorer un pays connu. Les premiers hommes qui ont volé assez haut on du connaître cette ivresse inquiète. Les aérostiers du XVIII° siècle devaient se sentir aussi minuscule et impuissants que moi, à la merci de la plus infime variation des éléments.

De maître absolu de mon environnement, j’étais devenu fragile et vulnérable par le fait même de ma disproportion. Exceptée mon angoisse, je me sentais très léger, voire athlétique, je n’osais courir, mais marcher était agréable, ce qui tombait bien, finalement, puisque les distances à parcourir qui allaient maintenant être les miennes venaient de subir une inflation brutale et incalculable.

J’avais envie de sauter à nouveau. C’était la seule sensation agréable que j’avais eu ce matin, depuis… mon réveil. Bien réveillé et parfaitement conscient, voilà ce que j’étais. Avec l’espoir de me réveiller quand même, un jour, d’une manière ou d’une autre. Cet état ne pouvait pas durer, et les rêves de rétrécissement que j’avais fait jusque là n’étaient peut être pas des rêves, ce qui voulait dire qu’à chaque fois, j’avais retrouvé ma taille normale. Je me rassurais donc comme je pouvais, sans trop pousser mon raisonnement aux objets auxquels je ne souhaitais pas qu’il s’applique. Et je marchais prudemment vers mon chevet.

Je n’y avais point aperçu ma montre, et d’ailleurs, je m’en moquais un peu. Qu’importait l’heure ? Personne ne m’attendait, je n’attendais personne, j’étais au tout début de mes vacances, et celles-ci s’annonçaient fort longues. J’allais donc voir parce que je l’avais simplement projeté quelques minutes auparavant. Je me faisais l’effet d’un animal, qui agit sans vraiment savoir pourquoi, poussé par son corps, qui seul décide.

J’arrivais enfin au bord de mon lit, qu’un inquiétant fossé séparait de la table de nuit. N’osant à peine me pencher, j’eus une légère sensation de vertige en contemplant la hauteur qui constituait encore hier soir la distance de mon pied à mon genou. J’avais un peu envie de pleurer, et je me sentais incapable de franchir l’espace entre mon lit et mon chevet, même si j’avais eu un aperçu de mes nouvelles dispositions physiques. Tout m’effrayait.

Je restais donc là, assis, immobile et incrédule, contemplant cette chambre qui constituait à cet instant tout l’horizon de mes possibilités. Je me sentais en prison. En fait, j’étais paralysé par la peur. Pas une peur panique, une peur banale, somme toutes, la peur de celui qui n’ose pas agir. Je n’osais, je ne savais que faire, que ne pas faire ; et à défaut d’agir, j’attendais. Je n’attendais rien de précis, mais je savais que les événements se rappelleraient forcément à moi. Je n’imaginais pas à quel point j’avais raison.

09.05.2008

1-Le Rêve

 

 

Les draps me semblaient beaucoup plus lourds que d’habitude, mais je ne m’affolais pas dans la mesure où je faisais souvent ce rêve lorsque je m’endormais, où quand je me réveillais. J’allais donc bientôt me réveiller, aussi, je pouvais me permettre de cauchemarder sereinement.

 

            Ce cauchemar qui revenait me hanter avec régularité depuis de si nombreuses années n’était pas réellement un cauchemar ; juste un rêve étrange dont rien n’explique le sens (ou plutôt l’absence de sens). Malgré mes tentatives, je n’ai jamais pu trouver la moindre interprétation de ce rêve, ni un début d’explication quant à sa récurrence. 

 

            Aujourd’hui ne devait pas être le jour de la fin des questions. Bien au contraire. En effet, aujourd’hui, le rêve durait, et ne me réveillait pas. J’étais dans mon lit et ce lit était trop grand. En fait, j’éprouvais en premier lieu une angoissante sensation de vide et d’immensité autour de moi. Tout me paraissait lointain et gigantesque à la fois, comme un massif de hautes montagnes que l’on aperçoit de loin, vu de la vallée.

 

            Mais je n’apercevais rien. Rien que mes draps, devenus épais et lourds, et qui m’empêchaient de me mouvoir. J’avais la sensation d’un piège. Mes draps étaient des filets qui me maintenaient au sol, ou plus exactement, au lit. Le drap-house, sur lequel je reposais, était rêche, épais, voire grossier. Il me paraissait hors d’âge et peu confortable. C’est quand je commençais à m’énerver en luttant contre l’inertie des draps que je me réveillais. C’était avant.

 

            Cette fois-là, je réussis à aller plus loin dans mon rêve. Je me sortis de mes draps-filets sans avoir à me réveiller. Il est très agréable de triompher de l’adversité onirique par la seule force de son esprit, me disais-je un peu vainement… Pouvoir contrôler le déroulement de mes rêves : je connaissais beaucoup de gens qui se vantaient de pouvoir le faire, mais pour ma part, je n’y étais jamais parvenu.

 

            Aussi, même si je continuais à être légèrement inquiet, comme on se doit de l’être dans les cauchemars, j’étais assez satisfait de voir enfin une évolution de ce songe, qui peut-être, pensais-je, me fournirait alors de nouveaux éléments de compréhension. De fait, on peut maintenant considérer que ceux-ci ont afflué en masse.

 

            La peur en faisait partie, ce que je ne tardais pas à découvrir. Ma chambre m’attendait. Immense… Mon lit, je le reconnaissais, mais il avait acquis de nouvelles mesures : on aurait pu y dormir à cent, et sans se gêner. Mes oreillers formaient une colline à l’équilibre précaire, dont je craignais déjà l’effondrement. Il me semblait entendre du vent, ou la mer. C’est comme si j’avais eu les deux oreilles appliquées contre ces coquillages vides d’où l’on croit (quand on est enfant) entendre le bruissement des océans desquels on les arrache.

 

            Loin, très loin, d’autres bruits. Sourds, d’abord, puis plus précis. L’un d’eux semblait se rapprocher et s’intensifier. C’était même une certitude. Mon cœur semblait battre ses 900 pulsations à la seconde. Lumière. Fracas. La porte s’ouvrit : une ombre immense, dans l’encadrement. J’ai cru mourir. Et j’ai cru me réveiller.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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