16.07.2008

9 - Questions

Curieusement, elle semblait avoir aussi peur que moi. J’en aurais presque ri si l’angoisse ne m’avait pas tétanisé. Une angoisse où pointait un frisson qui n’était pas que d’effroi. Sensation étrange que je devais revivre bien des fois par la suite. Adèle tendait à regret le cou vers moi. De son côté Vanessa suivait le même mouvement. Elles ouvraient toutes deux les yeux et la bouche, tant ce qu’elles voyaient semblait inhabituel et sans aucun sens. Malgré l’énormité de ces deux visages pourtant familiers qui allait en augmentant, je pouvais lire en elles : Vanessa avait besoin d’une confirmation et elle trahissait déjà une pointe de frayeur provoquée par cette nouvelle réalité. Elle contemplait un être extraordinaire dont elle savait qu’il allait changer radicalement différentes choses dans sa vie. L’arrivée des extra-terrestres n’aurait pas mieux agi sur son psychisme  et sur sa capacité d’anticipation.

 

                      

 

                       Adèle réalisa d’un coup. Elle mit sa main devant sa bouche et poussa une sorte de rugissement. Elle se laissa littéralement tomber sur le lit. Quand elle s’assit, je tombais à mon tour, déséquilibré par son poids. Avant que je puisse me rétablir, sa main était sur moi. Instinctivement je poussais un cri tout en essayant d’éviter cette énorme palme qui se déployait au dessus de moi pour m’englober. Tout aussi instinctivement, elle retirait sa main, qui en fait  ne voulait que m’aider à me rétablir.

 

« - Ne le touche pas ! » fit Vanessa.

 

« -Pourquoi ? » répondit Adèle « je ne vais pas lui faire de mal » se justifia t-elle, déjà sur la défensive.

 

« - Laisse-le faire ! » continua Vanessa, scientifiquement…

 

 

                       Je me sentais un peu cobaye, comme un rat dans un labyrinthe, dont on étudie les réactions dans divers contextes. Je les sentais encore un peu sceptiques, mais je ne pouvais pas leur en vouloir. Pour accélérer les choses et aussi, je dois le dire, pour me rassurer et me l’entendre dire, je criais :

 

« - C’est Moi ! C’est Martin ! … Vous comprenez ?... Vous entendez ? »

 

 

Elles ne répondirent rien, mais pour ce qui est de comprendre et d’entendre, elles avaient en tout cas compris. Adèle remit la main devant sa bouche, qui s’était insensiblement rouverte, tandis que Vanessa se laissait tomber à son tour sur le lit, de l’autre côté. Adèle enleva sa main pour rire de ma nouvelle chute (provoquée cette fois par Vanessa). C’était la première fois qu’elle riait de me voir à cette taille, mais ce ne devait pas être la dernière. Son rire me cassait les oreilles, mais surtout il m’agaçait. Je commençais à comprendre l’irascibilité légendaire des nains.

 

 

                       Pour m’achever, elle me dit :

 

« - qu’est-ce que tu fous ? »

 

Le pire, c’est que c’était une question sincère. Adèle n’imaginait pas que ce fut un état que l’on puisse subir. Je crois que j’ai écarté les bras pour les laisser retomber le long de mon corps, mimant au mieux, bien que spontanément, l’impuissance. Je me sentais complètement idiot. Pire que ces pires moments de l’enfance où les adultes parlent de soi comme si l’on n’était pas là. Cela aussi, deviendrait une habitude. Les enchaînant comme elle seule  pouvait le faire, elle continua en souriant bêtement :

 

« Et t’es tout nu en plus… »

 

Je rougissais en me disant que cela ne se verrait sans doute pas (un avantage, enfin), et je répondis :

 

« - eh oui… J’ai rétréci, mais pas mes fringues. Mon caleçon et mon tee-shirt doivent être quelque part en haut du lit. »

 

« - quoi ? » dirent-elles en chœur.

 

Je répétais. Cette fois-ci c’est Vanessa qui rougit, elle là ça se voyait. Du moins moi, je le voyais. Elle jeta un coup d’œil furtif vers Adèle, qui ne la regardait pas  parce qu’elle cherchait des yeux mon boxer, toujours en souriant. Puis le regard de Vanessa se  retourna vers moi. Je lui souris aussi, mais cela ne devait pas se voir.

 

 

                       Nous en étions là quand les questions commencèrent à pleuvoir. Comment, depuis quand, pourquoi, où… De différentes façons, plusieurs fois, la question du sens réapparaissait, impuissante à invoquer le moindre début de réponse. Leurs voix étaient énormes et emplissaient l’air, mais je les reconnaissais. Je leur demandais si la mienne n’était pas trop ridicule (genre Jiminy Cricket). Elles me dirent que c’est comme si j’étais loin. En effet, j’avais l’impression qu’elles me hurlaient dans les oreilles. Enfin, après un temps infini, vint la seule question qui avait du sens : ce fut évidement Vanessa qui la posa :

 

« - qu’est-ce qu’on peut faire pour toi ? » Dans le ton de la voix, il y avait toute l’inquiétude anticipatrice de cette chère Vanessa. Parce qu’elle savait bien qu’à cela non plus, je n’avais pas de réponse. C’est là que mes larmes me submergèrent.

 

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