16.08.2008

11- Projets

« - C’est vraiment hallucinant ! » reprit Adèle. On voyait qu’elle le pensait et qu’elle allait le répéter souvent. Je le savais parce que c’est ce qui passait en boucle dans ma tête depuis ce matin, au point que je n’arrivais plus à penser autre chose.

« - Vous croyez qu’un médecin à déjà pu voir ça ? » demandais-je. Je me doutais de la réponse parce que c’est celle que je me faisais. Après un silence (comme prévu), Vanessa dit simplement :

« - Si cela t’arrives, c’est que cela à pu arriver à d’autres. » Logique implacable, comme toujours.

« - Des fois tu vas voir un médecin pour un rhume et il se plante, alors là… » Contredit Adèle. Pas forcément logique, mais peut-être plus pertinent.

« - je suppose que tu n’as pas de médecin attitré ? »  me demanda Vanessa.

« - Je ne suis jamais malade » lui répondais-je. Puis j’ajoutais : « en principe… »

« - Il faudrait pourtant aller voir quelqu’un de confiance, assez compétent pour connaître le problème, et qui ne puisse pas … »

« - C’est n’importe quoi ! » Coupa Adèle : «  si on va voir un docteur, il peut très bien ne pas connaître le problème, et là il sera obligé de consulter ses confrères qui vont le prendre pour un dingue, ou alors il devra faire examiner Martin par tous les spécialistes, ce qui fait que son état va finir par être connu de tout le monde ! Ca craint. » Ponctua-t-elle.

« - Attends, le secret professionnel, ça existe ! » repris Vanessa, « et puis si on ne voit personne, on ne pourra pas savoir… 

-Il faut qu’on regarde sur internet. Même si c’est pas fiable, ça peut quand même nous donner une indication. » Conclut Adèle.

 

Encore une fois, elles s’étaient mise à discuter de moi en ma présence sans plus s’occuper de ce que je pouvais dire ou penser. J’essayais en vain de les interrompre, et je dus attendre un moment de calme :

« - si ceux à qui c’est arrivé ont suivi le même raisonnement, qui peut savoir que ça existe ? Enfin c’est vrai : j’ai même hésité avant d’essayer de me faire voir de vous alors que je vous connais, et j’ai pas spécialement envie de connaître des nouveaux gens dans cet état. Pour vous, je vois bien que je suis limite humain, alors pour eux, vous imaginez ? Comment réagiriez-vous si vous ne me connaissiez pas et que vous me croisiez dans la rue en ne sachant pas qu’une telle chose est possible : un humain rétréci, minuscule ? Vous feriez quoi ? Vous ne savez déjà pas quoi faire avec moi alors que vous savez à qui vous avez à faire !»

Elles étaient un peu gênées. Je ne pouvais plus me permettre de m’embarrasser de périphrases ou de politesses. Je devais être toujours bien compris, dorénavant, parce que je savais maintenant que mon corps étant tellement plus léger, ma parole n’avait réellement plus le même poids. Vanessa admit que j’avais raison de mon point de vue, mais que si aucune autorité médicale ne pouvait m’étudier, je n’avais aucune chance de guérir, excepté si ma maladie se guérissait spontanément, et d’elle-même. Après qu’Adèle eut évoqué la possibilité que ce ne soit pas une maladie, mais… autre chose, nous en tirâmes la conclusion que c’était une raison supplémentaire pour aller faire des recherches sur internet.

 

                       Une partie de la nuit se passait donc devant l’écran de l’ordinateur. Les recherches en français ne donnèrent strictement rien de concluant. Le corps humain peut apparemment rétrécir par endroits, s’atrophier, mais le corps entier, c’était inédit. A priori, tout peut rétrécir, dans le corps humain, mais pas en même temps. Les dizaines et les dizaines de pages défilèrent avec leurs flots d’informations médicales plus austères les unes que les autres : rien qui relate, ni même qui envisage la possibilité d’une telle maladie. N’étant pas aux commandes de l’ordinateur, je trépignais, je voulais tout lire, puis je m’écœurais du flot d’informations sans rapport aucun avec mon problème. Finalement, assis en tailleur sur un coin du portable de Vanessa, je me morfondais dans l’idée que l’on ne savait rien des gens comme moi, ce qui avait deux causes possible : soit j’étais le premier, et alors j’étais dans la merde ; soit je n’étais pas le premier, mais ceux à qui c’était déjà arrivé n’avaient laissé aucune trace, et là, j’étais dans la merde… Inutile de résumer.

 

                       Ma déprime n’avait toutefois pas attient son apogée, avant que nous décidions d’aller consulter les pages en anglais. Malgré la difficulté à lire et à comprendre la langue, souvent technique et médicale, à cette heure avancée de la nuit, nous trouvâmes en partie le même genre d’articles que ceux que nous avions trouvé en français, ce qui nous confirma la toujours sinistre, mais bien inconnue réalité de mon état.  Mais une autre information apparut : un certain nombre de gens sont fascinés par ce qu’ils considèrent tous comme une fantaisie : devenir minuscule. « Bug size », « Tiny » , et bien d’autres termes pour désigner des humain normaux qui se trouvent réduits et qui finissent mal. Le destin de ces êtres de fiction consistait souvent à se trouver à la merci de géantes sexys aux imaginations fertiles. Il se trouvait donc  que ce que je vivais constituait un fantasme pour bon nombre de gens. J’avais l’habitude : la colocation avec deux filles, pour naturelle qu’elle m’ait toujours paru, avait parfois le don de rendre mes congénères mâles un peu envieux. Mais là…

 

                       Après deux ou trois sites, j’ai supplié Vanessa, qui lisait mieux qu’Adèle et au moins aussi bien que moi l’anglais :

« Éteins tout ça, par pitié… »

Il était 4 heures du matin et je n’avais pas sommeil. Les filles allèrent se coucher après m’avoir installé sur le canapé avec la télévision allumée. Je souhaitais dormir parce que j’avais hâte de me réveiller. Je croyais encore que le processus pouvait s’inverser pendant mon sommeil.