16.02.2009

15- Vie quotidienne

 

 

                       Je me rendis assez vite compte que les précautions avec lesquelles j’avais demandé de l’aide à mes deux géantes préférées n’étaient pas superflues. Chaque jour réservait son lot de surprise. Je ne pouvais pas faire grand chose tout seul et je ne pouvais que devenir une charge pour mes amies. Aussi, je décidais rapidement de privilégier les activités qui occupent sans requérir des capacités physiques autres que respirer ou cligner des yeux. C’était à peu près tout ce que je pouvais faire sans l’aide de quelqu’un. Les premiers jours, les filles étaient toujours à me demander de quoi j’avais besoin, et –c’est affreux mais charmant- elle veillaient à ce que j’aie toujours de l’eau et de la nourriture. Comme si j’étais un chat. Impression ou réalité, je pensais qu’elles se forçaient à rester avec moi, mais en fait, je crois qu’elles étaient assez fascinées par ma taille. Elles n’y croyaient toujours pas.

 

                       Durant cette première semaine, nous avons pris nos marques, et découvert la vie, vue d’un petit, vue d’en bas. Je vivais désormais avec deux gentilles géantes vraiment pataudes et dures de la feuille. Je me sentais vif et intelligent, mais la nuit, je rêvais, ou plutôt, je cauchemardais tour à tour que je disparaissais dans le siphon du lavabo, que j’étais attaqué par toute sortes d’animaux réels ou imaginaires qui n‘avaient rien à faire dans l’appartement, que divers objets, ou même Vanessa ou Adèle m’écrasaient involontairement de différentes façons. Bref, j’angoissais. Alors que j’avais toujours été un solitaire,  je détestais maintenant être seul. J’évitais d’en parler trop, surtout à Adèle qui (je ne peux lui en vouloir), n’avait pas changé son mode de relations avec moi et m’assaillait de moqueries, de piques et de sarcasmes contre lesquels je me défendais de plus en plus difficilement. Elle me blessait souvent sans le vouloir, et je ne voulais pas lui montrer. Elle était du genre à profiter de vos faiblesses  pour vous montrer combien elle vous était supérieure. Avant, cela m’amusait, mais aujourd’hui…

 

                       Avec Vanessa, on ne peut pas dire, elle prenait soin de moi. Peut-être un peu trop, si bien qu’elle anticipait le moindre de mes désirs ou besoins. Toujours compréhensive et même (pourrait-on me croire ?) discrète.  L’ennui, c’est que j’avais l’impression de ne plus être adulte. Elle ne me demandait pas mon avis pour : m’amener me laver, manger, dormir, et différentes choses encore. Je suivais son rythme. Il n’y avait pas à discuter, non seulement parce que je ne voulais pas avoir encore l’air de m’énerver alors qu’on m’aide, mais aussi parce que je ne voulais pas occasionner plus de contraintes aux filles. Elle restait aussi beaucoup avec moi, s’allongeait sur le lit et posait sa tête à côté de moi, me suivant des yeux alors que je faisais les cent pas devant elle. J’avais beaucoup de mal à rester calme et je crois que parfois, je les agaçais. Alors, Vanessa, surtout, me prenait dans ses mains pour former une sorte de hamac où sans s’en rendre compte, elle me berçait comme un nouveau né. Adèle ne faisait rien de semblable et, au début évitait encore autant qu’elle le put de me toucher.

 

                        Quoiqu’il en soit, elles avaient intégré ma présence d’un nouveau type, et faisaient tout pour me rendre la vie, de leur point de vue, pas trop désagréable. Etrangement, il me semblait qu’elles s’observaient l’une l’autre en ma présence, comme si elles avaient des inquiétudes sur le comportement de l’autre vis à vis de moi. Le deuxième jour après le début de ma nouvelle vie, je les vis se disputer discrètement (croyaient-elles), Adèle reprochant à Vanessa d’être trop sur mon dos, alors que cette dernière reprochait à Adèle de me brusquer. J’aurais pu les mettre d’accord puisqu’elles avaient raison toutes les deux. Mais les petits ne se mêlent pas des affaires des adultes…

 

                       Je n’avais pas envie d’intervenir alors que je me livrais à  ce qui devenait mon activité favorite, la lecture. Sur ma sélection, les filles m’ouvraient un ou deux livres à plat, quitte à casser la tranche pour qu’ils ne se referment pas. Je pouvais désormais passer des journées entières à lire et à discuter avec Vanessa qui restait le plus qu’elle pouvait avec moi. Adèle, après avoir pris deux jours de congés, avait repris le travail. Et bien qu’occupé à rattraper mon retard culturel et intellectuel en lisant un à deux livres par jour, j’angoissais de devoir rester seul dans l’appartement.

 

                        Autres moments difficiles : les repas. Je les prenais nécessairement avec l’une des deux, voire avec les deux, ce qui était plutôt agréable en théorie. Sauf que le spectacle du repas de Grandgousier et de Gargamelle (j’avais lu  du Rabelais dans la journée) n’était ni ragoûtant, ni gastronomique. Aucun plat n’était réellement adapté à ma bouche, et si je mangeais la même chose qu’elles, je mangeais selon leurs goûts, mais aussi selon leur taille : une rondelle de carotte équivalait à une pizza, et n’en avait pas la saveur… tout en assistant à la disparition de tonnes et de tonnes de nourriture sous des hectolitres d’eau ou de liqueurs diverses, ce qui me soulevait l’estomac. J’étais sur la table, et non pas à table, comme si moi-même, j’avais été un mets de leur repas. L’impression était pire quand je prenais mon repas seul à seule avec l’une ou l’autre. Face à face, je ne pouvais détourner le regard. Et j’étais entouré des objets et nourritures du service de ma convive. Comme si, encore une fois, je faisais moi-même partie du repas. La perspective renforçait encore cette impression : les mains des filles passaient et repassaient près de moi pour saisir toutes sortes de choses : pain, verre, plats, sel, dont la destination unique était leur bouche, en vue d’être mâché longuement ou englouti d’un trait. Je ne pouvais m’empêcher de regarder le trajet des aliments ou des liquides que j’entendais si bien descendre dans leur gorge. Ce spectacle, pour fascinant qu’il était, demeurait gênant pour moi, quand j’avais bien conscience que chacune de leur bouchées, représentait la taille d’un  de mes plus copieux repas  et de moi-même. C’est un sentiment indescriptible.

 

                       

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