21.02.2009

16- Vie quotidienne (2)

 

 

 

Chaque jour, nous nous habituions à la présence singulière des autres. C’était un pari que je considérais comme gagné par rapport aux hésitations que j’avais eues pour manifester ma présence aux filles. C’est qu’alors, je pensais que mon état était temporaire, or il semble que cet état soit amené à durer. En fait je n’en sais rien, et c’est bien cela le problème. Je me demande, après ces quelques jours, si je ne devrais pas aller consulter, malgré les risques que cela comporte. Mais je n’ose pas vraiment en parler aux filles qui font tant d’efforts pour s’adapter à moi. Je ne veux pas passer pour une girouette : en clair, je ne veux pas leur donner l’impression que mon caractère change aussi, et surtout pas en pire. Ce serait montrer plus de faiblesse encore. Enfin, Vanessa et Adèle semblent mieux apprécier ma présence, qu’elles recherchent, me semble t-il, plus authentiquement qu’au début de ma maladie. Elles venaient vers moi tout en me laissant dans mon coin, prenant bien garde de troubler ma tranquillité, mais il faut croire qu’elles se sont aperçues de ma détresse. Depuis le quatrième ou le cinquième jour, elles me font suivre leurs mouvements et me changent de pièce quand elles en changent elles-mêmes, si bien que si au début, elles me demandaient toujours si je voulais venir avec elles, elles me demandent maintenant si je veux rester où je suis.

 

                       A force de répondre presque toujours que je veux être avec elles, elles ont fini par ne presque plus me poser la question. Elles me font suivre, comme elles le font de leur portable ou de leur paquet de cigarettes. C’est un peu humiliant,  mais finalement, il y très peu de choses qui dans ma position, ne le sont pas. Pour rester juste, et surtout sain d’esprit, je me suis appliqué à changer ma vision des choses : la plupart de ces choses là ne sont  humiliantes que pour une personne de taille normale . Pour moi, cela n’a pas le même sens. Du reste,  je ne peux pas vouloir en même temps que mes colocataires ne soient pas gênées et continuent de vivre leur vie sans rien changer de fondamental, et exiger qu’elles prennent mille précautions pour ménager ma susceptibilité. Cette dernière option, je m’en rends compte, n’aboutirait qu’à les fatiguer de ma présence, en épuisant leur patience à mon égard. Ces humiliations, qui n’en sont, je le répète, qu’à l’égard de mon ancienne condition ; sont des données nouvelles que je dois accepter comme un changement climatique, ou comme n’importe quelle donnée environnementale. J’accepte de bonne grâce, sachant que tout ce qu’elles font, elles le font pour mon bien, en accord avec ce qu’elles peuvent avoir compris de mon bien, tout en ne leur occasionnant qu’un minimum de contraintes.

 

                       Cela étant, je ne fais plus que ce que je veux. Si tant est que cela n’ait jamais été le cas. (c’est fou comme je deviens philosophe, ces jours-ci…)

                       La nuit dernière, par exemple, j’étais dans la chambre de Vanessa. Adèle était sortie. Nous avons regardé un film dans sa chambre, où elle dispose d’un téléviseur personnel en face de son lit. On a bien pensé qu’on risquait de s’endormir, mais on savait qu’Adèle allait rentrer et nous expulser de son territoire. Or elle n’est pas rentrée, si bien que vers minuit, Vanessa dormait déjà, vaguement enroulée dans la couette de sa coloc’. J’étais devant elle, au niveau de sa main, et surtout, à côté de la télécommande, afin de changer les chaînes avec mon pied, au fur et à mesure des nanars qu’on nous passait. Ne pouvant pas rentrer dans ma chambre par mes propres moyens, je finis par sombrer moi-même dans le sommeil, non sans m’être assuré que je ne pouvais pas réveiller Vanessa sans grimper jusqu’à son oreille. Je n’en avais pas l’envie ni le courage, alors je décidais de rester  contre son bras nu pour passer la nuit. De là, je pourrais toujours sentir ses mouvements, comme lui faire connaître ma présence. Elle était allongée de trois quarts, une partie du corps recouverte par le coin de la couette. Une partie, seulement, ce qui fait que pendant la nuit, elle dut avoir froid.

 

                       C’est son bras, qu’elle retirait soudain, qui me réveilla. Il glissait le long du drap, m’entraînant en peu avec lui vers elle. Dans le même temps, voulant s’enrouler encore davantage dans la couette elle roula vers moi. Je n’eus que le temps de voir la masse de son ventre s’abattre sur moi et c’en était fait. J’étais sous elle, et elle allait passer les heures qui restaient jusqu’à ce qu’Adèle rentre ainsi. Mais je ne verrais pas ce jour, la pression était forte, certes, mais supportable ; par contre l’air commençait déjà à me manquer. Très bêtement, je criais. En chassant tout l’air de mes poumons, je m’aperçus qu’il n’y en avait plus d’autre et que s’il y en avait, le poids qui me surplombait m’empêchait de l’inspirer. En quelques secondes, j’allais mourir. Je me débats le plus énergiquement, ce qui me conduit au mieux à pouvoir plier un genou à … disons 16 degrés d’angle. Je peux tourner la tête et inspirer un peu d’air. Je ne sais  pas d’où il peut venir, il n’y a pas de place pour lui ni pour moi. Quoiqu’il en soit je n’étouffe pas encore, mais je vois des étoiles et je sens que je m’affaiblis. Il faut que je m’en sorte. Bouger. Ramper. Me repérer, sortir, ou, à la rigueur trouver  une poche d’air. Seul le désespoir me pousse. Je savais que ça finirait comme ça, mais je pense à Vanessa : je me dis qu’elle va me trouver séché sous elle dans quelques heures et qu’elle va s’en vouloir toute sa vie, ça va être une catastrophe pour elle et dans un éclair, je pense préférer mon agonie. Pourtant, c’est cette pensée, je crois, qui me permet de ramper et de me faire, grâce au mouvement, un peu d’air « frais ». Poc ! Un objet dur. Oui ! La télécommande. Il faut que je m’extirpe. J’arrive à passer un bras. Pas plus. C’est trop bête. En fait elle me barre le passage. Il faut que je la longe, et le bord de son corps ne peut pas être loin. J’arrive à ramper, vers l’arrière uniquement, le dos contre le lit, j’essaie toujours de piquer ou de taper Vanessa, mais il y a son tee-shirt, et je n’ai aucun recul pour porter un coup assez fort. Je ne mords que le tissus. Entre mes halètements, je n’entends que les bruits de son ventre qui digère tranquillement. Le moindre de ces gargouillements est plus fort que le plus puissant de mes cris. Je parviens à la fin de la télécommande, j’essaie de la contourner. Par moyen : c’est encore dur. A l’intérieur, cette fois. Ça ne peut être qu’un os : je ne sortirais pas par là. Ni par un autre endroit, d’ailleurs, je n’ai plus de force.

 

                       J’ai l’impression de mieux respirer. Mon cerveau est peut être mieux ventilé parce que j’arrive à réfléchir. Je crois me repérer : si je ne me trompe, c’est l’os de sa hanche. Il n’y en a pas d’autre possible dans ce coin. Je ne pourrais pas passer en dessous. Je ne peux pas retourner parce que premièrement : je n’arrive pas à me retourner, deuxièmement, je ne peux pas être sur que je me sois retourné complètement et que, partant, je rampe dans la bonne direction. Troisièmement, rien ne me dit que je ne vais pas butter contre les os des côtes. Mais si je continue et que je longe l’os de sa hanche, je vais fatalement me retrouver au niveau de son aine. Son entrejambe. Hum. Je ne peux pas me permettre d’avoir des pudeurs pour l’un ou pour l’autre. C’est ma seule issue. Si j’y crève, du moins ça enlèvera quelques scrupules à Vanessa, qui croira jusqu’à un certain point que j’ai peut-être péri à cause de ma curiosité malsaine.

 

                       De toute façon, je n’avance plus. Quelque chose bloque. J’identifie : un élastique. Le tissu de la couette et celui de son pyjama font corps. J’arrive à le soulever de quelque millimètres, mais pas à m’y glisser. Par contre entre sa peau et le pyjama, ça passe. En effet la hanche fait un creux à côté de l’os, et je peux m’y introduire. Je sens même moins la pression et je respire mieux. Je rampe. Deuxième élastique. Eh oui… la culotte. Même topo ? Non , je pense pouvoir rester à l’extérieur. D’ailleurs ce sera un obstacle de moins pour sortir, tout à l’heure. Parce que maintenant j’y crois à nouveau. Je vais sortir, je vais vivre ! Attention à ne pas perdre mon sang-froid ; je réfléchis mieux : je suis toujours sous elle. Je devrais pouvoir passer entre deux os proéminents : la hanche et le pubis, puis remonter par l’aine jusqu’à la naissance de la fesse, qu’il faudra escalader, à moins que je puisse sortir par la manche de son pantalon. Mais tout ceci est bien hypothétique. Tout dépend de sa position, et de son immobilité. J’ai peut-être mieux à faire : si je me glisse à l’intérieur de sa culotte, je trouverais des poils. Je pourrais les tirer, et la réveiller. C’est tout aussi hypothétique, mais c’est moins loin, moins long, moins fatiguant, apparemment. Le choix est donc fait : j’entre dans la culotte de Vanessa. J’ai comme l’impression de comprendre César franchissant le Rubicon, mais juste le côté flippant, pas le côté historique. C’est fait.

 

                       Les premiers poils apparaissent. Ils me permettent de mieux progresser, en les saisissant. Je tire sur les poils de toutes mes forces, ce qui ne les fait pas céder, mais me tire plus profondément dans ses poils pubiens. La haleur est intense, et l’odeur ambiante semble changer. Je réalise que je suis très proche du sexe de Vanessa et cela me trouble, je dois l’avouer. Je me souviens de sa visite dans mon lit, ce fameux matin où je me suis réveillé minuscule. Que va-t-il se passer cette fois-ci ? Elle dort profondément, et l’homme dont elle aime sentir les sous-vêtements en se masturbant vient de rentrer tout entier dans sa petite culotte, et se dirige vers son sexe…  Ca bouge… Ca y est !

« - Réveilles-toi, putain de merde ! » je hurle en tirant sur le plus de poils possible. Tout bouge autour de moi. De l’air. Je respire un grand coup, du bruit, j’ai la tête en bas. Je sens sa main sur moi elle me saisit… elle tire.

 

                       En une fraction de seconde je vois ma tombe s’éloigner sa culotte, son pyjama retourner à ses solitudes, et toujours tête en bas , suspendu par les jambes je vois Vanessa, son visage rouge mes oreilles me torturent, elle crie à 10 centimètres de moi :

« - Martin ! Merde ! J’y crois pas que t’étais en train de faire ça ! Même à cette taille, t’es qu’un porc !»

Et elle me pose brutalement sur le lit (elle s’est retenue de ne pas m’y jeter, je pourrais en jurer). Un dernier regard. Elle veut ajouter quelque chose, secoue la tête et puis s’en va. Ça lui passera. C’est con mais je ris comme un fou. Je suis VIVANT… ouf ! Quel soulagement. J’expliquerais à Vanessa. Elle comprendra. Je n’en peux plus. Je m’effondre.

 

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