28.02.2009

17- Intrusion

 

 

 

                       Je me réveille en sursaut. Je viens de rêver qu’Adèle rentre, se met au lit sur moi et que le cauchemar recommence. Je suis réveillé par la vraisemblance du rêve : je suis dans sa chambre et elle va rentrer, fatigueé, voire bourrée, je suis sûr d’y rester. Bonne intuition, mêlée à la conscience du bruit environnant : Adèle vient d’entrer dans sa chambre. Il fait jour. Elle me voit. Elle n’a pas l’air bourrée, juste un peu fatiguée, et encore. Elle me dit doucement :

« - Qu’est-ce qui s’est passé ? Vaness’ est dans tous ses états… »

« - Elle a failli me tuer, j’ai passé la nuit coincé sous elle. Putain, et toi, t’étais où ? » partis-je un peu vite.

« - eh ! ho ! ça va hein, elle vient de me dire  qu’elle t’avait trouvé dans son bas de pyjama… » M’accuse-t-elle en jetant sa veste sur sa chaise de bureau.

« - Dans sa culotte, plus exactement ! » Hurlais-je d’un coup

« - J’ai été OBLIGE d’aller lui tirer les poils sinon elle ronflerait encore  sur mon cadavre, cette grosse… cette… » Je ne trouvais plus mes mots.

« - Et elle me traite de porc ! » je commençais à me calmer un peu :

« - on s’est endormis devant la télé…»  lui dis-je en la montrant, «… dans la nuit elle s’est retourné et je me suis retrouvé sous elle. J’ai failli y rester, je te jure ! je savais pas si je pourrais survivre longtemps, et j’avais pas l’esprit tourné sur ce qu’elle croit, cette pauvre CONNE ! »

Je surjouais un peu mais je pensais ce que je disais. Adèle, mi-amusée, mi-gênée, avait envie de rire. Je riais, ce qui la fit rire immédiatement. La porte d’entrée claqua, c’était Vanessa qui était partie, probablement.

 

                        Je secouais la tête, Adèle me dit :

« - je lui expliquerai, ne t’inquiète pas. »

« - je lui expliquerai bien moi-même, quand même ! » répondis-je

« -je pense pas qu’elle ait envie de te parler ou même de t’approcher. Elle est vraiment choquée, tu la connais, elle a des réactions excessives. » expliqua-t-elle.

« - A ce point ? Mais merde, c’est à croire qu’elle est allée porter plainte pour viol ! il va falloir qu’ils me trouvent des menottes à ma taille… »

Adèle était pliée en quatre, prise d’un fou rire.

« -j’imagine la scène ! » dit-elle entre deux crises. Elle s’était assise par terre, et finissait de rire.

«-aaah ! ce que tu peux être con, quand tu t’y mets ! » Je riais aussi sans retenue, content qu’Adèle m’ait compris. Et je posais la question de trop. Innocemment.

« - Toi, à sa place, franchement, tu l’aurais pris comme ça ? » … Un silence gêné, je m’aperçus un peu tard à quel point la question pouvait être gênante, pour nous deux, d’ailleurs. Mais c’était trop tard, même si Adèle se rendait compte de ma gêne, elle allait me répondre, rien que pour m’enfoncer un peu, genre Adèle.

 

                       « On peut pas savoir ce qu’on ferait à la place de quelqu’un d’autre dans une situation qu’on n’a pas vécu… » Commença t-elle très sagement tandis qu’un léger sourire se dessinait lentement sur ses lèvres. « Mais les hommes qui parviennent à rentrer dans ma culotte n’en ressortent pas facilement, tu sais bien… »

je me sentais très mal à aise et j’avais l’impression de rougir comme jamais. Je ne pus répondre. Elle me regardait toujours, l’air amusé et presque triomphante. Elle me donnait l’impression de savourer sa supériorité tout en étant consciente que je ne pouvais pas ne pas avoir conscience, moi, de mon infériorité manifeste. Nous nous regardions l’un l’autre fixement, en pensant de façon évidente à la même chose, mais pas du même point de vue : l’un (moi) se voyait dans la culotte de l’autre, et l’autre (elle)  voyait l’un dans sa culotte. Ce n’était pas une relation d’égal à égal. Ce ne l’était plus, entre elle et moi. Et j’ai senti dans son regard, dans son attitude, que cela ne lui déplaisait pas. En posant cette question idiote, je lui ai clairement suggéré une situation qui n’est pas à mon avantage et que je n’aurais aucun moyen d’éviter si elle décidait de l’initier.  Je n’étais pas certain, d’ailleurs, qu’elle n’y ait jamais pensé auparavant.

 

                       Après cet échange intense de regards lourds, je sortis de ma torpeur en sentant sa main autour de mon corps. Elle venait de me saisir et elle me soulevait maintenant vers elle. Elle m’approchait de son visage, les yeux toujours fixés sur moi. J’avais la bouche sèche, je me sentais comme paralysé par l’effroi et la fascination. Je réussis finalement à dire, à crier :

« - Adèle !… » 

Elle souriait en se mordillant la lèvre inférieure quand soudain, la sonnette de la porte retentit. Elle eut comme un réflexe de m’éloigner d’elle, comme si  ce qui se préparait ne devait pas être connu d’autres que nous. Levée au deuxième coup de sonnette, elle me reposa sur son lit et dit sur un ton de regret :

« - Vanessa a du oublier ses clés, je vais lui ouvrir » .Elle me jeta un dernier regard qui voulait bien signifier que je ne perdais rien pour attendre. J’étais effaré, mais uniquement parce que je ne savais pas que cela ne ferait qu’empirer.

 

J’entendis la porte d’entrée s’ouvrir  et Adèle dire :

« - allez, rentre… » puis après un silence : « ah… c’est toi ? »

Une voix familière de s’exclamer, proche des larmes :

« - quinze messages ! je lui ai laissé quinze message et il ne me rappelle plus ! je me doute bien de ce que ça veut dire mais je le croyais plus courageux que ça, ce salaud ! »

 

Il ne manquait plus qu’elle.

 

 

 

 

 

 

 

 

21.02.2009

16- Vie quotidienne (2)

 

 

 

Chaque jour, nous nous habituions à la présence singulière des autres. C’était un pari que je considérais comme gagné par rapport aux hésitations que j’avais eues pour manifester ma présence aux filles. C’est qu’alors, je pensais que mon état était temporaire, or il semble que cet état soit amené à durer. En fait je n’en sais rien, et c’est bien cela le problème. Je me demande, après ces quelques jours, si je ne devrais pas aller consulter, malgré les risques que cela comporte. Mais je n’ose pas vraiment en parler aux filles qui font tant d’efforts pour s’adapter à moi. Je ne veux pas passer pour une girouette : en clair, je ne veux pas leur donner l’impression que mon caractère change aussi, et surtout pas en pire. Ce serait montrer plus de faiblesse encore. Enfin, Vanessa et Adèle semblent mieux apprécier ma présence, qu’elles recherchent, me semble t-il, plus authentiquement qu’au début de ma maladie. Elles venaient vers moi tout en me laissant dans mon coin, prenant bien garde de troubler ma tranquillité, mais il faut croire qu’elles se sont aperçues de ma détresse. Depuis le quatrième ou le cinquième jour, elles me font suivre leurs mouvements et me changent de pièce quand elles en changent elles-mêmes, si bien que si au début, elles me demandaient toujours si je voulais venir avec elles, elles me demandent maintenant si je veux rester où je suis.

 

                       A force de répondre presque toujours que je veux être avec elles, elles ont fini par ne presque plus me poser la question. Elles me font suivre, comme elles le font de leur portable ou de leur paquet de cigarettes. C’est un peu humiliant,  mais finalement, il y très peu de choses qui dans ma position, ne le sont pas. Pour rester juste, et surtout sain d’esprit, je me suis appliqué à changer ma vision des choses : la plupart de ces choses là ne sont  humiliantes que pour une personne de taille normale . Pour moi, cela n’a pas le même sens. Du reste,  je ne peux pas vouloir en même temps que mes colocataires ne soient pas gênées et continuent de vivre leur vie sans rien changer de fondamental, et exiger qu’elles prennent mille précautions pour ménager ma susceptibilité. Cette dernière option, je m’en rends compte, n’aboutirait qu’à les fatiguer de ma présence, en épuisant leur patience à mon égard. Ces humiliations, qui n’en sont, je le répète, qu’à l’égard de mon ancienne condition ; sont des données nouvelles que je dois accepter comme un changement climatique, ou comme n’importe quelle donnée environnementale. J’accepte de bonne grâce, sachant que tout ce qu’elles font, elles le font pour mon bien, en accord avec ce qu’elles peuvent avoir compris de mon bien, tout en ne leur occasionnant qu’un minimum de contraintes.

 

                       Cela étant, je ne fais plus que ce que je veux. Si tant est que cela n’ait jamais été le cas. (c’est fou comme je deviens philosophe, ces jours-ci…)

                       La nuit dernière, par exemple, j’étais dans la chambre de Vanessa. Adèle était sortie. Nous avons regardé un film dans sa chambre, où elle dispose d’un téléviseur personnel en face de son lit. On a bien pensé qu’on risquait de s’endormir, mais on savait qu’Adèle allait rentrer et nous expulser de son territoire. Or elle n’est pas rentrée, si bien que vers minuit, Vanessa dormait déjà, vaguement enroulée dans la couette de sa coloc’. J’étais devant elle, au niveau de sa main, et surtout, à côté de la télécommande, afin de changer les chaînes avec mon pied, au fur et à mesure des nanars qu’on nous passait. Ne pouvant pas rentrer dans ma chambre par mes propres moyens, je finis par sombrer moi-même dans le sommeil, non sans m’être assuré que je ne pouvais pas réveiller Vanessa sans grimper jusqu’à son oreille. Je n’en avais pas l’envie ni le courage, alors je décidais de rester  contre son bras nu pour passer la nuit. De là, je pourrais toujours sentir ses mouvements, comme lui faire connaître ma présence. Elle était allongée de trois quarts, une partie du corps recouverte par le coin de la couette. Une partie, seulement, ce qui fait que pendant la nuit, elle dut avoir froid.

 

                       C’est son bras, qu’elle retirait soudain, qui me réveilla. Il glissait le long du drap, m’entraînant en peu avec lui vers elle. Dans le même temps, voulant s’enrouler encore davantage dans la couette elle roula vers moi. Je n’eus que le temps de voir la masse de son ventre s’abattre sur moi et c’en était fait. J’étais sous elle, et elle allait passer les heures qui restaient jusqu’à ce qu’Adèle rentre ainsi. Mais je ne verrais pas ce jour, la pression était forte, certes, mais supportable ; par contre l’air commençait déjà à me manquer. Très bêtement, je criais. En chassant tout l’air de mes poumons, je m’aperçus qu’il n’y en avait plus d’autre et que s’il y en avait, le poids qui me surplombait m’empêchait de l’inspirer. En quelques secondes, j’allais mourir. Je me débats le plus énergiquement, ce qui me conduit au mieux à pouvoir plier un genou à … disons 16 degrés d’angle. Je peux tourner la tête et inspirer un peu d’air. Je ne sais  pas d’où il peut venir, il n’y a pas de place pour lui ni pour moi. Quoiqu’il en soit je n’étouffe pas encore, mais je vois des étoiles et je sens que je m’affaiblis. Il faut que je m’en sorte. Bouger. Ramper. Me repérer, sortir, ou, à la rigueur trouver  une poche d’air. Seul le désespoir me pousse. Je savais que ça finirait comme ça, mais je pense à Vanessa : je me dis qu’elle va me trouver séché sous elle dans quelques heures et qu’elle va s’en vouloir toute sa vie, ça va être une catastrophe pour elle et dans un éclair, je pense préférer mon agonie. Pourtant, c’est cette pensée, je crois, qui me permet de ramper et de me faire, grâce au mouvement, un peu d’air « frais ». Poc ! Un objet dur. Oui ! La télécommande. Il faut que je m’extirpe. J’arrive à passer un bras. Pas plus. C’est trop bête. En fait elle me barre le passage. Il faut que je la longe, et le bord de son corps ne peut pas être loin. J’arrive à ramper, vers l’arrière uniquement, le dos contre le lit, j’essaie toujours de piquer ou de taper Vanessa, mais il y a son tee-shirt, et je n’ai aucun recul pour porter un coup assez fort. Je ne mords que le tissus. Entre mes halètements, je n’entends que les bruits de son ventre qui digère tranquillement. Le moindre de ces gargouillements est plus fort que le plus puissant de mes cris. Je parviens à la fin de la télécommande, j’essaie de la contourner. Par moyen : c’est encore dur. A l’intérieur, cette fois. Ça ne peut être qu’un os : je ne sortirais pas par là. Ni par un autre endroit, d’ailleurs, je n’ai plus de force.

 

                       J’ai l’impression de mieux respirer. Mon cerveau est peut être mieux ventilé parce que j’arrive à réfléchir. Je crois me repérer : si je ne me trompe, c’est l’os de sa hanche. Il n’y en a pas d’autre possible dans ce coin. Je ne pourrais pas passer en dessous. Je ne peux pas retourner parce que premièrement : je n’arrive pas à me retourner, deuxièmement, je ne peux pas être sur que je me sois retourné complètement et que, partant, je rampe dans la bonne direction. Troisièmement, rien ne me dit que je ne vais pas butter contre les os des côtes. Mais si je continue et que je longe l’os de sa hanche, je vais fatalement me retrouver au niveau de son aine. Son entrejambe. Hum. Je ne peux pas me permettre d’avoir des pudeurs pour l’un ou pour l’autre. C’est ma seule issue. Si j’y crève, du moins ça enlèvera quelques scrupules à Vanessa, qui croira jusqu’à un certain point que j’ai peut-être péri à cause de ma curiosité malsaine.

 

                       De toute façon, je n’avance plus. Quelque chose bloque. J’identifie : un élastique. Le tissu de la couette et celui de son pyjama font corps. J’arrive à le soulever de quelque millimètres, mais pas à m’y glisser. Par contre entre sa peau et le pyjama, ça passe. En effet la hanche fait un creux à côté de l’os, et je peux m’y introduire. Je sens même moins la pression et je respire mieux. Je rampe. Deuxième élastique. Eh oui… la culotte. Même topo ? Non , je pense pouvoir rester à l’extérieur. D’ailleurs ce sera un obstacle de moins pour sortir, tout à l’heure. Parce que maintenant j’y crois à nouveau. Je vais sortir, je vais vivre ! Attention à ne pas perdre mon sang-froid ; je réfléchis mieux : je suis toujours sous elle. Je devrais pouvoir passer entre deux os proéminents : la hanche et le pubis, puis remonter par l’aine jusqu’à la naissance de la fesse, qu’il faudra escalader, à moins que je puisse sortir par la manche de son pantalon. Mais tout ceci est bien hypothétique. Tout dépend de sa position, et de son immobilité. J’ai peut-être mieux à faire : si je me glisse à l’intérieur de sa culotte, je trouverais des poils. Je pourrais les tirer, et la réveiller. C’est tout aussi hypothétique, mais c’est moins loin, moins long, moins fatiguant, apparemment. Le choix est donc fait : j’entre dans la culotte de Vanessa. J’ai comme l’impression de comprendre César franchissant le Rubicon, mais juste le côté flippant, pas le côté historique. C’est fait.

 

                       Les premiers poils apparaissent. Ils me permettent de mieux progresser, en les saisissant. Je tire sur les poils de toutes mes forces, ce qui ne les fait pas céder, mais me tire plus profondément dans ses poils pubiens. La haleur est intense, et l’odeur ambiante semble changer. Je réalise que je suis très proche du sexe de Vanessa et cela me trouble, je dois l’avouer. Je me souviens de sa visite dans mon lit, ce fameux matin où je me suis réveillé minuscule. Que va-t-il se passer cette fois-ci ? Elle dort profondément, et l’homme dont elle aime sentir les sous-vêtements en se masturbant vient de rentrer tout entier dans sa petite culotte, et se dirige vers son sexe…  Ca bouge… Ca y est !

« - Réveilles-toi, putain de merde ! » je hurle en tirant sur le plus de poils possible. Tout bouge autour de moi. De l’air. Je respire un grand coup, du bruit, j’ai la tête en bas. Je sens sa main sur moi elle me saisit… elle tire.

 

                       En une fraction de seconde je vois ma tombe s’éloigner sa culotte, son pyjama retourner à ses solitudes, et toujours tête en bas , suspendu par les jambes je vois Vanessa, son visage rouge mes oreilles me torturent, elle crie à 10 centimètres de moi :

« - Martin ! Merde ! J’y crois pas que t’étais en train de faire ça ! Même à cette taille, t’es qu’un porc !»

Et elle me pose brutalement sur le lit (elle s’est retenue de ne pas m’y jeter, je pourrais en jurer). Un dernier regard. Elle veut ajouter quelque chose, secoue la tête et puis s’en va. Ça lui passera. C’est con mais je ris comme un fou. Je suis VIVANT… ouf ! Quel soulagement. J’expliquerais à Vanessa. Elle comprendra. Je n’en peux plus. Je m’effondre.

 

16.02.2009

15- Vie quotidienne

 

 

                       Je me rendis assez vite compte que les précautions avec lesquelles j’avais demandé de l’aide à mes deux géantes préférées n’étaient pas superflues. Chaque jour réservait son lot de surprise. Je ne pouvais pas faire grand chose tout seul et je ne pouvais que devenir une charge pour mes amies. Aussi, je décidais rapidement de privilégier les activités qui occupent sans requérir des capacités physiques autres que respirer ou cligner des yeux. C’était à peu près tout ce que je pouvais faire sans l’aide de quelqu’un. Les premiers jours, les filles étaient toujours à me demander de quoi j’avais besoin, et –c’est affreux mais charmant- elle veillaient à ce que j’aie toujours de l’eau et de la nourriture. Comme si j’étais un chat. Impression ou réalité, je pensais qu’elles se forçaient à rester avec moi, mais en fait, je crois qu’elles étaient assez fascinées par ma taille. Elles n’y croyaient toujours pas.

 

                       Durant cette première semaine, nous avons pris nos marques, et découvert la vie, vue d’un petit, vue d’en bas. Je vivais désormais avec deux gentilles géantes vraiment pataudes et dures de la feuille. Je me sentais vif et intelligent, mais la nuit, je rêvais, ou plutôt, je cauchemardais tour à tour que je disparaissais dans le siphon du lavabo, que j’étais attaqué par toute sortes d’animaux réels ou imaginaires qui n‘avaient rien à faire dans l’appartement, que divers objets, ou même Vanessa ou Adèle m’écrasaient involontairement de différentes façons. Bref, j’angoissais. Alors que j’avais toujours été un solitaire,  je détestais maintenant être seul. J’évitais d’en parler trop, surtout à Adèle qui (je ne peux lui en vouloir), n’avait pas changé son mode de relations avec moi et m’assaillait de moqueries, de piques et de sarcasmes contre lesquels je me défendais de plus en plus difficilement. Elle me blessait souvent sans le vouloir, et je ne voulais pas lui montrer. Elle était du genre à profiter de vos faiblesses  pour vous montrer combien elle vous était supérieure. Avant, cela m’amusait, mais aujourd’hui…

 

                       Avec Vanessa, on ne peut pas dire, elle prenait soin de moi. Peut-être un peu trop, si bien qu’elle anticipait le moindre de mes désirs ou besoins. Toujours compréhensive et même (pourrait-on me croire ?) discrète.  L’ennui, c’est que j’avais l’impression de ne plus être adulte. Elle ne me demandait pas mon avis pour : m’amener me laver, manger, dormir, et différentes choses encore. Je suivais son rythme. Il n’y avait pas à discuter, non seulement parce que je ne voulais pas avoir encore l’air de m’énerver alors qu’on m’aide, mais aussi parce que je ne voulais pas occasionner plus de contraintes aux filles. Elle restait aussi beaucoup avec moi, s’allongeait sur le lit et posait sa tête à côté de moi, me suivant des yeux alors que je faisais les cent pas devant elle. J’avais beaucoup de mal à rester calme et je crois que parfois, je les agaçais. Alors, Vanessa, surtout, me prenait dans ses mains pour former une sorte de hamac où sans s’en rendre compte, elle me berçait comme un nouveau né. Adèle ne faisait rien de semblable et, au début évitait encore autant qu’elle le put de me toucher.

 

                        Quoiqu’il en soit, elles avaient intégré ma présence d’un nouveau type, et faisaient tout pour me rendre la vie, de leur point de vue, pas trop désagréable. Etrangement, il me semblait qu’elles s’observaient l’une l’autre en ma présence, comme si elles avaient des inquiétudes sur le comportement de l’autre vis à vis de moi. Le deuxième jour après le début de ma nouvelle vie, je les vis se disputer discrètement (croyaient-elles), Adèle reprochant à Vanessa d’être trop sur mon dos, alors que cette dernière reprochait à Adèle de me brusquer. J’aurais pu les mettre d’accord puisqu’elles avaient raison toutes les deux. Mais les petits ne se mêlent pas des affaires des adultes…

 

                       Je n’avais pas envie d’intervenir alors que je me livrais à  ce qui devenait mon activité favorite, la lecture. Sur ma sélection, les filles m’ouvraient un ou deux livres à plat, quitte à casser la tranche pour qu’ils ne se referment pas. Je pouvais désormais passer des journées entières à lire et à discuter avec Vanessa qui restait le plus qu’elle pouvait avec moi. Adèle, après avoir pris deux jours de congés, avait repris le travail. Et bien qu’occupé à rattraper mon retard culturel et intellectuel en lisant un à deux livres par jour, j’angoissais de devoir rester seul dans l’appartement.

 

                        Autres moments difficiles : les repas. Je les prenais nécessairement avec l’une des deux, voire avec les deux, ce qui était plutôt agréable en théorie. Sauf que le spectacle du repas de Grandgousier et de Gargamelle (j’avais lu  du Rabelais dans la journée) n’était ni ragoûtant, ni gastronomique. Aucun plat n’était réellement adapté à ma bouche, et si je mangeais la même chose qu’elles, je mangeais selon leurs goûts, mais aussi selon leur taille : une rondelle de carotte équivalait à une pizza, et n’en avait pas la saveur… tout en assistant à la disparition de tonnes et de tonnes de nourriture sous des hectolitres d’eau ou de liqueurs diverses, ce qui me soulevait l’estomac. J’étais sur la table, et non pas à table, comme si moi-même, j’avais été un mets de leur repas. L’impression était pire quand je prenais mon repas seul à seule avec l’une ou l’autre. Face à face, je ne pouvais détourner le regard. Et j’étais entouré des objets et nourritures du service de ma convive. Comme si, encore une fois, je faisais moi-même partie du repas. La perspective renforçait encore cette impression : les mains des filles passaient et repassaient près de moi pour saisir toutes sortes de choses : pain, verre, plats, sel, dont la destination unique était leur bouche, en vue d’être mâché longuement ou englouti d’un trait. Je ne pouvais m’empêcher de regarder le trajet des aliments ou des liquides que j’entendais si bien descendre dans leur gorge. Ce spectacle, pour fascinant qu’il était, demeurait gênant pour moi, quand j’avais bien conscience que chacune de leur bouchées, représentait la taille d’un  de mes plus copieux repas  et de moi-même. C’est un sentiment indescriptible.

 

                       

08.02.2009

14- Clandestin ?

 

 

 

« - Mais qu’est-ce qu’on dit aux gens qui te cherchent ou qui viennent te voir ? » demanda Adèle ?

« - que je suis parti en vacances. » Suggérais-je.  « C’est plutôt de saison…Et de toutes façons, peu de gens vont me chercher puisque la plupart de mes amis sont eux-mêmes rentrés dans leur famille ou partis en vacances ou allés faire des saisons. Ils m’appelleront sur mon portable, auquel je ne répondrais pas, ils penseront que je les snobe parce que je ne rappellerais pas et ça leur ira comme ça.»

« - et Karen ? » dit enfin Vanessa.

 

Voilà bien le problème. Karen, ma petite amie du moment, ne se contenterait pas d’une absence au téléphone. Elle chercherait à me trouver, ou tout au moins à en savoir plus. C’était sûr. Cela ne faisait pas plus de quatre mois que nous sortions ensemble, même si nous nous connaissions depuis plus longtemps. Je l’aimais bien mais sans plus. Je n’étais pas amoureux d’elle et je restais avec elle pour d’obscures raisons sexuelles, ainsi que, moins avouable encore, pour des raisons de représentation. En effet Karen était une fille « fashion », tendance, plutôt mignonne et plutôt bien roulée. S’afficher avec elle provoquait la plupart du temps l’envie et la jalousie des autres mecs. Cela flattait mon égo de mâle, et mon corps aussi trouvait sa satisfaction dans l’usage du sien. Elle aimait apparemment le sexe, car l’intensité de nos relations sexuelles n’avait pas encore faibli, même si nous ne nous étions pas installés dans la routine de couple si souvent fatale à cette activité.

 

                       Or, il était question que nous partions ensemble en vacances, vacances durant lesquelles il était convenu que nous fassions une étape par la villégiature de son père, à qui j’en déduis qu’elle avait prévu de me présenter. Tout cela sentait le sapin. Quelques allusions et questions sur l’oreiller me faisaient dire que Karen aimerait bien que je lui propose d’emménager ensemble dès la prochaine rentrée universitaire. Mais c’était trop tôt pour moi. Bien trop tôt. A vrai dire, je ne me voyais pas vivre avec elle. Nous n’étions pas assez complices et je pensais que nous ne serions jamais sur la même longueur d’ondes tous les deux. Je m’apprêtais donc à tergiverser  quelque temps encore avant que l’inévitable rupture n’advienne.

 

                       Je l’ai déjà dit, je suis un salaud. Bien fait pour moi, commençais-je… Du reste, elle aussi avait ce mode de fonctionnement : « je-te-prends-tu-m’amuse-plus-je-te-laisse ». Pourtant, ses meilleures copines, (dont l’une ou deux me draguaient sans vergogne), me disaient qu’elle était accrochée, qu’elles ne l’avaient jamais vu comme cela, ce qui n’était pas pour me rassurer. Oui. Ça aussi : avec l’une de ses meilleures copines, Julia, il s’était passé un truc que je voulais approfondir. Cette Julia, qui n’avait pas froid aux yeux, et encore moins ailleurs, était venue nous « chatouiller » d’un peu près, un jour, alors que Karen et moi étions en train d’avoir, dans un coin reculé d’un fête, un petit moment d’intimité. Cela ne semblait pas avoir déplu à Karen, bien au contraire. Nous avions été interrompu avant que cela ne puisse aller plus loin, mais je m’étais bien promis de tout faire pour pousser plus loin l’expérience… 

 

                       Tout ceci n’arriverait peut être jamais, maintenant.  Dommage.

Que dirait Karen en me voyant ? À vrai dire, je n’avais pas vraiment envie de le savoir, parce que je n’avais pas envie qu’elle me voie dans cet état. Je n’avais aucune idée de sa réaction, mais je n’étais pas prêt à l’affronter, quelle qu’elle soit. Et je ne voulais plus être en couple dans ces conditions. La seule solution qui s’offrait à moi était de rester chez moi avec mes deux colocataires. L’une et l’autre veilleraient sur moi, si elles en étaient d’accord..

 

                       « - Karen, c’est fini. De toutes façons, ça ne pouvait pas durer. »

« - et tu crois qu’elle va l’accepter ? » renchérit Adèle.

« - Elle n’aura pas le choix, tu crois pas ? » lui fis-je remarquer. « Mais la question n’est pas là » concluais-je.

« - A quoi tu penses ? » demanda Vanessa, pour la forme, parce qu’elle le savait.

« - Est-ce que vous acceptez que je reste ici avec vous, avec toutes les conséquences prévisibles et imprévisibles que cela comporte ? » , leur demandais-je enfin avec tout le sérieux et tout le poids possible.

« - Ben… » commença Adèle un peu prise au dépourvu par le sous-entendu de ma question.

« - aucun problème, tu peux compter sur moi » dit Vanessa sans aucune hésitation. Sa promptitude à me répondre, ses yeux brillants m’effrayèrent, d’un coup. Je me sentis mal à l’aise. Et ça n’était que le début.

« - Euh, si je peux donner mon avis ? » renchérit Adèle, un peu agacée : «  il faut réfléchir un peu à la situation, tu vis pas toute seule ici ! » s’emporta t-elle.

« - OK, mais je dis simplement que si toi tu te veux te défiler, moi je ferais face et je m’occuperais de Martin de mon mieux… »

« - Mais c’est incroyable ! Je me défile pas : je prends un peu le temps de réfléchir à ce que ça implique ! » l’interrompit Adèle.

« - Réfléchis tant que tu veux, moi j’y ai pensé toute la nuit, alors j’ai pris ma décision.» conclut Vanessa, sûre d’elle.

« - T’aurais pu en parler, avant, qu’on décide »  grogna t-elle, vexée.

« - Mais ça ne t’oblige à rien : je dis juste que pour moi, c’est d’accord. Si tu sais pas, tu réfléchis. Arrêtes de te mettre la pression… »

Adèle bouillait littéralement. Elle  se sentait mise en demeure d’approuver.  Je profitais de l’arrêt momentanée de la cacophonie pour préciser ma question.

« - T’inquiètes pas, Adèle, il s’agit juste pour moi de rester ici avec vous. Ça ne t’oblige à rien. Mais je vous pose la question pour ne pas que cela vous gêne, ou vous empêche de faire ce que vous avez à faire, tu comprends ? »

« - Ouais, ouais, OK, dans ces conditions j’ai pas à accepter ou à refuser, t’es chez toi quand même. »

Comme toujours, elle allait se reprendre avec humour et j’attendais la boutade.

« - on va juste faire un dressing dans ta chambre, hein Vaness ? Tu prends moins de place, du coup » Dit-elle en exagérant volontairement pour qu’elle soit sûre que je ne le prenne pas au sérieux. Pendant que Vanessa renchérissait, je me forçais à rire en pensant que je n’avais aucune idée du temps que mon état durerait. Mais au moins, j’étais à peu près en sécurité.

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