21.03.2009
18 - Impatience
Elle, c’est Karen, ma copine, enfin mon ex-copine, sauf que c’est pas officiel. Pas encore. Je l’entends parler, déblatérer, demander à Adèle si elle sait où je suis. Il faut qu’elle soit plutôt désespérée pour se mettre dans un état pareil et pour venir quasiment supplier Adèle de l’aider. Mais la scène se déroulait dans une autre pièce et je n’avais qu’à espérer qu’Adèle s’en sortirait bien. Je l’entendais parler, elle aussi, mais plus calmement, presque apaisante. Karen semblait un peu se calmer. Ce pendant, je me remémorais mon dispositif : j’avais réussi avec l’aide des filles, à envoyer un SMS à Karen en lui disant que j’étais obligé d’aller faire une saison à l’étranger, en Slovénie, où le portable ne passait pas. J’avais inventé un nom qui ressemblait vaguement à Brobdingnac, mais en plus balkanique ; cela m’était paru opportun. Mais Karen n’acceptait pas que je puisse ne pas donner de nouvelles d’une manière ou d’une autre. Je la croyais pourtant plus fière que ça. Je pensais qu’elle aurait enregistré l’info, et qu’elle en aurait profité pour aller se faire sauter sur la Côte d’Azur, comme chaque été. Il faut croire que j’avais mal estimé la situation et que j’avais été inutilement cruel avec elle. L’entendre pleurer me faisait maintenant de la peine, parce qu’elle semblait vraiment malheureuse, plus malheureuse que quand on se fait larguer et que cela ne fait mal qu’à l’égo.
Je m’imaginais à sa place, parti sans laisser d’adresse, sa démarche était désagréable mais logique. Elle voulait vraiment me revoir et je me disais maintenant que je devais peut-être aller vers elle et lui faire connaître ma situation étrange et peu attrayante. Finalement, peut-être serait-elle bien plus secourable que mes deux colocataires ? Bien plus aimante, également, et cela avait son importance. Plus compréhensive et plus douce. Cela pourrait même resserrer nos liens, et qui sait ? Peut-être enfin une vraie histoire d’amour (même si elle devait commencer de façon aussi étrange… Je devenais sentimental, et peut-être que je me trompais complètement. J’entendais bien les accents d’hystérie qui pointaient dans sa voix, et cela ne me rassurait pas, mais quelle femme en est exempte ? Elle m’aimait, visiblement, et me protègerait sans doute mieux que mes colocataires, qui avaient perdu davantage un copain amusant pour gagner un familier paradoxalement encombrant. Il fallait que j’y aille. Du moins je le croyais.
Pendant que j’envisageais de descendre du lit d’Adèle, j’entendais de moins en moins leur conversation, mais je crois que Karen sanglotait. Il me semblait l’entendre régulièrement. J’imaginais non sans un léger sourire aux lèvres combien Adèle devait être gênée de cette situation. J’allais donc essayer de venir à son secours, en espérant qu’elle était partie assez vite pour ne fermer aucune porte derrière elle. Tout en entendant leur conversation reprendre plus sereinement, j’avais atteint le sol, et j’envisageais maintenant de courir la longue distance qui me séparait du salon, où il me semblait qu’elles étaient. En courant, je n’entendais plus que mon cœur qui battait dans mes oreilles. J’avais une sensation de légèreté complètement inédite. Je sentais que j’aurais pu courir des heures sans m’arrêter. Cela dit, et malgré la sensation d’aller vite qu’il me semblait avoir, je devais avancer assez lentement. Je finis pourtant par arriver au salon, où j’aperçus les deux jambes immenses et croisées de Karen, et, plus loin la forme d’Adèle , derrière la table basse. Cette dernière n’avait plus rien de bas pour moi : de ma perspective c’était un hangar sous lequel étaient stationnés des pieds géants. Il ne fallait pas que j’arrive par là : elles pouvaient me blesser sans même me voir. J’allais donc passer par l’endroit le plus dégagé, en direction de Karen, afin qu’elle puisse me voir, directement, et qu’Adèle comprenne sans forcément me voir. Ce faisant, je me rendais compte que je la ferai passer pour une menteuse, elle qui tentait sans doute de me couvrir auprès de Karen. Je saurai bien lui dire que c’était moi qui avais préféré cette solution.
« - Tu sais, nous non plus on n’a pas de nouvelles. Il n’en donne plus à personne… » Etait justement en train de dire la grosse menteuse. Je m’approchais en commençant à crier. Je n’avais plus de voix après avoir couru. Je prenais un temps pour me racler la gorge et reprendre mon souffle. C’est alors qu’un bruit provint de l’entrée. Cette fois ci, c’était Vanessa. J’étais au milieu de la pièce, à mi chemin de l’entrée du salon et de la table basse autour de laquelle Adèle mentait honteusement à Karen. Avant que j’ai pu prendre aucune décision, Vanessa apparaissait derrière moi, dans l’encadrement de la porte. C’est elle qui me vit en premier. Elle me fixa, je la fixais, elle releva la tête vers Karen, je me retournais et je vis le regard de Karen se poser sur moi. Incrédule, elle regarda Adèle, qui déjà l’observait, me regardant… On se serait cru dans le duel final à trois dans « Le bon, la brute, et le truand ». pour la distribution, on verrait plus tard. Après quelques regard croisés de plus et quelques secondes qui parurent des heures, tout ce beau monde la bouche ouverte de stupéfaction ; Vanessa se penche en avant et me saisit. Karen crie. Je suis sourd. J’atterris durement sur la table. Elles sont toutes debout autour de moi.
« - C’est Martin, Karen, c’est Martin !! » tente l’une
« - Il s’est réveillé comme ça un matin » tente l’autre
A chaque fois Karen crie : « Non !» Elles hurlent toutes à la fois. Karen ne sait dire que « NON ! »
J’essaie :
« - Karen ! » en lui tendant les bras, car elle m’a reconnu :
« - Non ! » elle se bouche les oreilles.
« - Je veux plus vous voir ! Jamais ! je veux plus entendre parler de… de… ÇA !!! » . Son dernier regard pour moi est révulsé. Elle prend son sac et court vers l’entrée en pleurant et en hurlant simultanément.
Je me laisse tomber sur la table, choqué. Vanessa va fermer la porte d’entrée. Adèle se rassoit et me regarde. Plus exactement, je sens son regard sur moi. Vanessa revient dans la pièce.
« - Vanessa, je… » dis-je sans succès. On peut toujours me couper la parole. On peut toujours me faire taire. Cela deviendrait vite une habitude, une règle de vie. Ma parole n’avait presque plus de consistance. Quant à son poids… Après m’avoir jeté un rapide coup d’œil dans lequel je ne pus lire que de l’indifférence (feinte ou non), elle dit à Adèle simplement :
« - Je pars en vacances. »
« - Ok » répond simplement Adèle. Puis elle se lève pour suivre Vanessa qui tourne les talons aussitôt qu’elle annonce son départ. Je les entends discuter dans sa chambre.
Plus tard, Vanessa revient seule. Et s’adresse à moi, de loin.
« - J’ai besoin de prendre l’air. Adèle va s’occuper de toi, elle m’a dit que ça la dérangeait pas. Au contraire. »
« - Je… »
« - Vous pourrez bien vous marrer comme ça. »
« - Vanessa ! »
« - Vous êtes sur la même longueur d’ondes. C’est bien. Ça me va. »
« - Mais qu’est ce qu… ? »
« - Amuses-toi bien ! »
Colère rentrée + jalousie = zéro pitié. Elle se désintéressait de mon sort.
« - Barre-toi ! » conclus-je enfin. Je ne suis pas sur qu’elle m’ait entendu avant de partir. Je l'ai dit sans colère, sans conviction. Dont acte.
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