15.05.2008

3- La colocation

Cependant que j’étais ainsi à méditer sur ma triste condition, j’entendis à nouveau approcher celle qui auparavant avait entrouvert ma porte. Autant que je pouvais en juger, il devait s’agir de Vanessa.

Vanessa était ma colocataire, ou plutôt, l’une de mes colocataires, la deuxième s’appelait Adèle. Cette dernière ne revenant habituellement que tard en début de soirée, celle qui se dirigeait maintenant dans un si grand fracas vers ma chambre ne pouvait être que Vanessa. Elle était encore étudiante, comme moi, et comme moi, elle venait de finir ses examens de fin d’année. Je supposais que, revenant d’une quelconque occupation matinale, elle se demandait si j’avais regagné ma chambre, ou si j’étais repassé par l’appartement : pour résumer, elle devait se demander où j’étais, et si elle allait me voir aujourd’hui.

La porte s’ouvrit franchement, cette fois-ci. Elle était certaine que je n’étais plus là, alors qu’elle avait probablement eu un doute, tout à l’heure. Vanessa était une fille discrète. Peu sûre d’elle en société, elle semblait avoir toujours peur de déranger. Elle était pourtant une brillante étudiante de biologie, mais elle était plus à l’aise dans une salle de cours ou un laboratoire que dans un café ou dans une boite de nuit. De fait, c’étaient des endroits qu’elle ne fréquentait qu’assez peu, malgré mes nombreuses sollicitations.

On peut dire que nous étions devenus amis, avec Vanessa, alors que je n’aurais pas forcément parié que nos relations évolueraient ainsi. Le jour où j’ai rencontré Vanessa pour la première fois, je pensais même que ce serait également la dernière. Elle était plutôt hostile à une colocation avec un garçon. Par principe, parce que ses parents lui avaient inculqué une éducation qui confortait encore ce principe, et peut-être pour d’autres raisons dont nous reparlerons plus tard.

Avec Adèle, ma seconde colocataire, elles étaient amies d’enfance. C’était bien la seule raison qu’on pouvait trouver à une alliance aussi hétéroclite entre elles deux, car il était clair qu’elles n’avaient qu’assez peu de points commun, si bien que se rencontrant aujourd’hui, elles n’auraient aucune chance d’être amies, encore moins d’être colocataires. Contrairement à Adèle, et pour résumer très grossièrement, Vanessa paraissait, et était probablement en grande partie ce que l’on appelle communément une fille « coincée ».

Elle se trouvait maintenant dans ma chambre au pied du lit, l’air assez déçue de ne pas voir de changement par rapport à ce qu’elle avait pu apercevoir à sa première visite. J’étais pour ma part complètement paralysé. Cette vision me fascinait et m’effrayait. Je voyais Vanessa, mon amie et colocataire, mais je voyais une géante qui pouvait très facilement et très involontairement mettre ma vie en grand danger.

Je voulus l’appeler, mais ma voix s’étrangla dans ma gorge. Mon cœur battait à nouveau à un rythme infernal. Vanessa semblait s’éloigner vers la porte restée ouverte puis se ravisa et regarda vers moi. J’ai cru qu’elle m’avait vu et je fis un signe, tout en trouvant un filet de voix pour dire : « c’est moi ! » . Bien-sûr, elle ne m’a pas entendu, regardant en fait mon lit défait, puis mes vêtements épars sur le sol, avec mes chaussures. Je l’entendis soupirer de son soupir habituel : son soupir d’incompréhension scandalisée. Je croyais l’entendre penser. Elle se disait certainement que je n’avais pas pris la peine de mettre mes vêtements de la veille ailleurs qu’au sol, épars et froissés. Elle ironisait régulièrement sur ce qu’elle appelait mon manque de soin, après qu’une fois elle se soit permis de venir dans ma chambre pour s’occuper du linge sale qui s’y trouvait (il faut bien le reconnaître) très souvent. L’explication que nous avions eue par la suite nous avait donné l’occasion de nous connaître davantage et de nous respecter, finalement.

Toute coincée qu’elle était, Vanessa était une personne de confiance, une fille bien, qui gagnait à être connue. Elle avait peu d’amis avec qui elle baissait sa garde, et j’avais l’honneur, depuis quelques mois, de faire partie de ce petit nombre. Elle faillit se baisser pour ramasser mes vêtements, par pur réflex, mais s’en empêcha tout aussitôt. Ce trait familier me fit sourire et me donna quelque courage. J’ai crié son nom. Aucune réaction de sa part : ma voix portait évidemment beaucoup moins. Je criais beaucoup plus fort la deuxième fois, mais juste à ce moment-là, Vanessa partit en courant pour répondre à son portable qui sonnait, probablement dans le salon.

Je restais à nouveau seul dans mon immense chambre, avec mes immenses questions. Si elle revenait, quelle réaction aurait-elle ? Me verrait-elle seulement ? Avant aujourd’hui, je n’avais vraiment aucune idée de ce que le mot angoisse signifiait. J’étais terrifié à l’idée qu’elle revienne, comme j’étais terrifié à l’idée qu’elle ne revienne pas. En fait, me dis-je après réflexion, elle ne pouvait pas ne pas revenir, et cela, il fallait que je m’y prépare.

11.05.2008

2-La chambre

La porte, d’abord entr’ouverte, s’ouvrit un peu plus, là-bas dans le lointain. A contre-jour, je voyais les contours d’une forme humaine qui, semble t-il, jetait un regard furtif à l’intérieur de la pièce. J’étais paralysé par ce que je voyais, ou croyais voir. Après quelques instants, pendant lesquels rien ne se passait, l’ombre se retira en fermant la porte.

Je savais ce que j’avais vu, et je savais que ce n’était pas possible. J’étais donc bien toujours en train de rêver, même si mon rêve était plus réaliste que jamais. Du reste, ce que je venais de voir depuis quelques minutes n’avait rien d’extraordinaire en soi, sinon la manière dont je vivais ce que je persistais encore à appeler mon rêve.

En ces quelques instants, j’ai vraiment souhaité me réveiller. Je n’y suis pas parvenu. Je n’y parviens toujours pas. Insensiblement je m’interroge du corps : je me touche et me ressent. Deux raisons à cela, deux questions ; suis-je réveillé, mais surtout, suis-je toujours ce que je crois être ? Cette sensation me fit instantanément regretter mes pires lendemains de cuite.

Le matin n’est certes pas toujours charitable, et ne permet pas toujours une prise de conscience rapide, mais je sentais bien que le phénomène que je vivais dépassait de loin toutes ces difficultés matinales bien connues. D’ailleurs nous n’étions probablement plus le matin. Pour le savoir avec certitude, il fallait atteindre ma montre, qui se trouvait sur le chevet de mon lit. Il se trouve que je ne le voyais plus.
Je me mis à sauter sur place dans l’espoir un peu vain, me disais-je, de l’apercevoir. J’eus l’impression que ce que je voulais continuer à appeler mon lit s’était transformé en trampoline. Jamais je n’ai sauté aussi haut. En retombant, le lit ne m’a pas accueilli comme un trampoline l’aurait fait. C’était donc mes nouvelles qualités physiques qui me permettaient d’accomplir des bonds de plusieurs mètres de hauteur (à vue de nez, trois ou quatre). Oui, je n’avais jamais sauté aussi haut. Mais je n’avais jamais été aussi bas. Car la triste et inexplicable réalité à laquelle je parvenais encore difficilement à croire était de plus en plus avérée : j’étais devenu minuscule. Quelques centimètres de haut, évaluais-je rapidement dans la comparaison des éléments familiers qui composaient ma chambre.

Celle-ci me paraissait hostile et inexplicable, comme un pays étranger que l’on ne s’attend pas à traverser. Elle en était donc d’autant plus attrayante. Un nouveau monde à découvrir, ou plutôt, un nouvel angle suivant lequel explorer un pays connu. Les premiers hommes qui ont volé assez haut on du connaître cette ivresse inquiète. Les aérostiers du XVIII° siècle devaient se sentir aussi minuscule et impuissants que moi, à la merci de la plus infime variation des éléments.

De maître absolu de mon environnement, j’étais devenu fragile et vulnérable par le fait même de ma disproportion. Exceptée mon angoisse, je me sentais très léger, voire athlétique, je n’osais courir, mais marcher était agréable, ce qui tombait bien, finalement, puisque les distances à parcourir qui allaient maintenant être les miennes venaient de subir une inflation brutale et incalculable.

J’avais envie de sauter à nouveau. C’était la seule sensation agréable que j’avais eu ce matin, depuis… mon réveil. Bien réveillé et parfaitement conscient, voilà ce que j’étais. Avec l’espoir de me réveiller quand même, un jour, d’une manière ou d’une autre. Cet état ne pouvait pas durer, et les rêves de rétrécissement que j’avais fait jusque là n’étaient peut être pas des rêves, ce qui voulait dire qu’à chaque fois, j’avais retrouvé ma taille normale. Je me rassurais donc comme je pouvais, sans trop pousser mon raisonnement aux objets auxquels je ne souhaitais pas qu’il s’applique. Et je marchais prudemment vers mon chevet.

Je n’y avais point aperçu ma montre, et d’ailleurs, je m’en moquais un peu. Qu’importait l’heure ? Personne ne m’attendait, je n’attendais personne, j’étais au tout début de mes vacances, et celles-ci s’annonçaient fort longues. J’allais donc voir parce que je l’avais simplement projeté quelques minutes auparavant. Je me faisais l’effet d’un animal, qui agit sans vraiment savoir pourquoi, poussé par son corps, qui seul décide.

J’arrivais enfin au bord de mon lit, qu’un inquiétant fossé séparait de la table de nuit. N’osant à peine me pencher, j’eus une légère sensation de vertige en contemplant la hauteur qui constituait encore hier soir la distance de mon pied à mon genou. J’avais un peu envie de pleurer, et je me sentais incapable de franchir l’espace entre mon lit et mon chevet, même si j’avais eu un aperçu de mes nouvelles dispositions physiques. Tout m’effrayait.

Je restais donc là, assis, immobile et incrédule, contemplant cette chambre qui constituait à cet instant tout l’horizon de mes possibilités. Je me sentais en prison. En fait, j’étais paralysé par la peur. Pas une peur panique, une peur banale, somme toutes, la peur de celui qui n’ose pas agir. Je n’osais, je ne savais que faire, que ne pas faire ; et à défaut d’agir, j’attendais. Je n’attendais rien de précis, mais je savais que les événements se rappelleraient forcément à moi. Je n’imaginais pas à quel point j’avais raison.

09.05.2008

1-Le Rêve

 

 

Les draps me semblaient beaucoup plus lourds que d’habitude, mais je ne m’affolais pas dans la mesure où je faisais souvent ce rêve lorsque je m’endormais, où quand je me réveillais. J’allais donc bientôt me réveiller, aussi, je pouvais me permettre de cauchemarder sereinement.

 

            Ce cauchemar qui revenait me hanter avec régularité depuis de si nombreuses années n’était pas réellement un cauchemar ; juste un rêve étrange dont rien n’explique le sens (ou plutôt l’absence de sens). Malgré mes tentatives, je n’ai jamais pu trouver la moindre interprétation de ce rêve, ni un début d’explication quant à sa récurrence. 

 

            Aujourd’hui ne devait pas être le jour de la fin des questions. Bien au contraire. En effet, aujourd’hui, le rêve durait, et ne me réveillait pas. J’étais dans mon lit et ce lit était trop grand. En fait, j’éprouvais en premier lieu une angoissante sensation de vide et d’immensité autour de moi. Tout me paraissait lointain et gigantesque à la fois, comme un massif de hautes montagnes que l’on aperçoit de loin, vu de la vallée.

 

            Mais je n’apercevais rien. Rien que mes draps, devenus épais et lourds, et qui m’empêchaient de me mouvoir. J’avais la sensation d’un piège. Mes draps étaient des filets qui me maintenaient au sol, ou plus exactement, au lit. Le drap-house, sur lequel je reposais, était rêche, épais, voire grossier. Il me paraissait hors d’âge et peu confortable. C’est quand je commençais à m’énerver en luttant contre l’inertie des draps que je me réveillais. C’était avant.

 

            Cette fois-là, je réussis à aller plus loin dans mon rêve. Je me sortis de mes draps-filets sans avoir à me réveiller. Il est très agréable de triompher de l’adversité onirique par la seule force de son esprit, me disais-je un peu vainement… Pouvoir contrôler le déroulement de mes rêves : je connaissais beaucoup de gens qui se vantaient de pouvoir le faire, mais pour ma part, je n’y étais jamais parvenu.

 

            Aussi, même si je continuais à être légèrement inquiet, comme on se doit de l’être dans les cauchemars, j’étais assez satisfait de voir enfin une évolution de ce songe, qui peut-être, pensais-je, me fournirait alors de nouveaux éléments de compréhension. De fait, on peut maintenant considérer que ceux-ci ont afflué en masse.

 

            La peur en faisait partie, ce que je ne tardais pas à découvrir. Ma chambre m’attendait. Immense… Mon lit, je le reconnaissais, mais il avait acquis de nouvelles mesures : on aurait pu y dormir à cent, et sans se gêner. Mes oreillers formaient une colline à l’équilibre précaire, dont je craignais déjà l’effondrement. Il me semblait entendre du vent, ou la mer. C’est comme si j’avais eu les deux oreilles appliquées contre ces coquillages vides d’où l’on croit (quand on est enfant) entendre le bruissement des océans desquels on les arrache.

 

            Loin, très loin, d’autres bruits. Sourds, d’abord, puis plus précis. L’un d’eux semblait se rapprocher et s’intensifier. C’était même une certitude. Mon cœur semblait battre ses 900 pulsations à la seconde. Lumière. Fracas. La porte s’ouvrit : une ombre immense, dans l’encadrement. J’ai cru mourir. Et j’ai cru me réveiller.