19.04.2009

19 - Tête-à-tête

 

 

 

                       J’arrive pas à descendre tout seul de la table. La distance est trop grande entre elle et les fauteuils. J’ai peur de sauter. J’ai aussi peur de sauter vers le bas. Et pourtant je me sens déprimé. Je sauterais bien d’un pont. Le problème, c’est que je n’ai jamais été au bout de mes idées, et pourtant, je suis ce qu’on appelle un raisonneur. Par exemple, là, je me dis qu’à ma taille, les occasions de mourir seront plus nombreuses que les occasions de vivre. Surtout de bien vivre. Vanessa venait de me laisser. J’étais seul avec Adèle. Je ne savais à quoi m’attendre, mais visiblement, je n’avais plus qu’elle.  Vanessa n’est pas repassée par le salon quand elle est partie. J’ai juste entendu qu’elle discutait avec Adèle, probablement en faisant son sac. Adèle n’est pas revenue avant que Vanessa parte. Elle finit par revenir en disant qu’elle avait besoin de prendre l’air, ce à quoi je lui ai répondu que je la comprenais bien.

 

« - Tu veux venir avec moi ? » dit-elle, sérieusement.

« - tu rigoles ? » lui demandais-je blasé…

« - mais non, on peut bien essayer… » renchérit-elle.

« - une autre fois, peut-être » lui dis-je finalement.

« - comme tu veux » conclut-elle en se levant du fauteuil. J’essayais de lui expliquer que je ne me sentais pas prêt, même si j’en avais envie, et que j’avais un peu peur… mais elle n’était pas en dispositions de m’écouter. Elle est partie avant que j’aie pu dire quoique ce soit. Je me suis égosillé pour lui dire que j’étais coincé sur la table. Mais rien n’y a fait. Je pense qu’elle l’a fait exprès. La porte claquait une nouvelle fois, je savais que je ne la reverrais pas de ce soir. Sale caractère.

 

                       J’avais de quoi m’occuper. Il fallait que je trouve le moyen de descendre de cette maudite table, puis trouver à manger, et enfin, tenter de rejoindre le livre que j’avais laissé ou atteindre et utiliser le téléviseur. Je n’étais pas vraiment à l’aise dans ces habits de poupée que Vanessa avait tenté de m’adapter. Il fallait que je trouve mieux que ça. Cela dit il ne s’agissait pas d’escalader, mais de sauter. Je pensais mieux me débrouiller à partir du canapé, je devais donc parvenir à l’atteindre. Avec de l’élan, j’arriverais à sauter la distance ou au moins à me raccrocher à la fibre du meuble. Après avoir rassemblé tout mon courage, je tentais le saut. Pas assez de sport. J’atterris sur le bord, à plat ventre. Je rebondis. M’accrocher : que dalle. Je tombe. Je vais mourir. Chier.

 

                       Tapis. Boum. Aïe. Je rebondis. Je suis vivant, rien de cassé. De cette hauteur c’est un miracle, à moins que. A moins que vu mon poids, je n’aie aucune raison de me faire mal, même en tombant de dix fois ma hauteur. Je suis nul en physique, mais ça me parait logique : moins lourd, moins mal. Ça c’est une bonne nouvelle. Un peu de super-pouvoir au milieu de toute cette merde, ça ne serait pas de refus. Je vais peut-être pouvoir m’amuser un peu, finalement. Et puis je suis en bas. J’aurais même jamais tenter de sauter entre deux immeubles, comme on voit dans les films avec Bruce ou avec Mel. Là c’est ce que j’ai essayé. Raté, oui, bon. Mais quand même. Peut-être que je cours plus vite ? J’ai de la place, je me mets à courir,  un peu, j’accélère, encore, encore plus, oui, c’est bon, j’ai l’impression d’aller très vite. Ouf je ralentis, je m’arrête. C’est pas tout le monde qui peut piquer un sprint dans son appartement. J’ai couru vite et longtemps. Mes qualités physiques sont supérieures, mais je ne cours pas plus vite. Je ne suis qu’à la porte de la cuisine. Avant, il m’aurait fallu trois pas et trois secondes. Et sans me presser. Mon enthousiasme retombe. Et en plus j’ai faim. Ça tombe bien, je suis à la cuisine.

 

                       Rapidement, je me rends compte que grimper vers les endroits où se trouve la nourriture m’est impossible. Contrairement à la vermine à l’abri de laquelle les gens ont toujours voulu protéger leurs provisions, je n’ai pas de griffes, pas de ventouses, pas d’ailes, et encore moins de pied ambulacraire… Oui, je ne suis pas adapté à mon environnement. Je sais comment ouvrir la porte du frigo, mais je n’en ai pas la force. Idem pour les placards, qui de toute façon, sont le plus souvent trop haut. Si j’y parvenais, je trouverais des nourritures emballées, sous vide… impossible pour moi de les ouvrir, à moins de bouffer l’emballage auparavant, comme ces putain de rongeurs à la con, en comparaison desquels, encore une fois, je me sens un peu débile. Mon statut, quant à la nourriture, est pire que celui d’un animal domestique. Je dépends entièrement du bon vouloir de mes « maîtresses »…

 

                       Le mot est lâché. Adèle n’a pas besoin de moi, j’ai besoin d’elle. La prochaine fois qu’elle me proposera de partir avec elle, j’irais. Si elle ne revient que demain, je ne pourrais manger que demain. Elle revint tard, ce soir là, et contrairement à ce que j’avais craint, elle revint seule. Elle me vit dans le salon, sur un des coussins de sol sur lequel j’avais trouvé la télécommande du téléviseur. J’avais pu me gaver d’émissions merdiques pendant toute la soirée, avant qu’un film pas trop inintéressant ne commence. Quand Adèle est rentrée, j’ai rapidement vu qu’elle était bourrée, grâce à des signes très concrets : elle s’est trompé plusieurs fois d’interrupteur pour la lumière, tourner le loquet de la porte a été très laborieux, son sac à main est tombé de son bras… Après avoir été aux toilettes, elle est venue vers moi, non sans avoir été au frigo prendre une bière. Elle s’en versa un verre, en but une gorgée et me dit :

 

« - T’en veux ? »

« - Non, en fait j’ai plutôt faim »

« - Eh bien la bière ça nourrit… » ricana t-elle de sa voix pâteuse.

« - alors tu dois pas avoir faim » répartis-je comme « avant ».

 

Elle se contenta de me regarder avec ironie sans me répondre. Elle se releva, difficilement, et alla ouvrir le frigo, duquel elle sortit du fromage, des fruits, qu’elle accompagna avec du pain un peu sec. Il posa tout ça vers moi et me dit :

 

« - Tiens, petit souriceau, grignote, grignote !… »  me dit-elle en riant. Elle me saisit un peu maladroitement pour m’amener sur la table du salon, à coté de la nourriture. Au passage elle me fit un baiser très sincère et très tendre, bien qu’un peu appuyé et aussi  trop baveux. Je n’étais pas très à l’aise et elle le vit.

 

« - Quoi ? t’as peur de moi ? »

« - Non, non, mais… ça sent l’alcool. » En fait, elle devait avoir une sale haleine, ce qui pour moi, à ma taille, revenait à sentir plus mauvais et plus fort qu’un tas de fumier.

Elle ne l’a pas vraiment pris mal, et j’aurais préféré. Elle l’a pris comme un jeu. J’étais encore entre ses doigts, et elle me ramena à sa bouche, qu’elle ouvrit en grand expirant du fond de la gorge, son haleine de hyène. Si j’avais eu quelque chose dans le ventre, je l’aurais vomi. La vue de sa bouche grande ouverte m’a cependant fasciné, et l’odeur aidant, j’avais le souffle coupé, si bien que je ne protestais même pas, ce qu’elle prit sans doute pour un encouragement. Elle sortit sa grosse langue baveuse et m’en lécha abondamment le corps. Sa salive était une véritable puanteur.

 

« - Voilà : le tout, c’est de s’y habituer » dit elle en me reposant sur la table. Je tombais sans pouvoir me retenir, la tête me tournait et j’avais des haut-le-cœur. Maintenant c’était moi qui puais. Et elle s’envoya une lampée de bière en me regardant me remettre de mes émotions. Je me sentais humilié, et pourtant, en regardant sa gorge bouger et en entendant le liquide descendre vers des profondeurs effrayantes, je me sentais excité. Je sentais mon sexe grossir entre mes jambes.

 

« - Tu manges pas ? » demanda t-elle, d’un ton faussement naïf.

« - J’ai moins faim, d’un coup » répondis-je en tentant de reprendre la contenance et la dignité qui conviennent dans une conversation d’égal à égale. Peine perdue.

 

« - Ce qu’il te faut, c’est un apéro ! »  et, joignant l’acte à la parole, elle me reprit sans que j’aie le temps de l’éviter. En quelques mouvements maladroits de ses doigts, elle me saisit les jambes pour m’amener, tête en bas, vers son verre de bière à moitié plein qu’elle tenait par ailleurs avec sa main gauche. J’ai eu le temps de crier à pleins poumons :

 

« - NON, ARRÊTE ! » et d’entendre

« - Allez, bois un coup, pas tant de manières ! »

 

Et je me retrouvais dans son verre, tout proche de la surface du liquide. L’odeur me saoulait déjà, ayant juste le temps de me dire : « cette conne est déjà trop bourrée pour se rendre compte qu’elle va me tuer. »

Et elle me plongea dans la bière, sans doute quelques secondes, jusqu’au torse, puis me ressortit  de son verre  en me maintenant au dessus :

 

«  - T’as eu le temps de boire ? » dit-elle d’une voix avinée.

J’étais complètement bourré.

« - Ouaiiiis ! » répondis-je de la même voix. Autant mourir saoul, finalement, c’est vrai. Je n’avais pu faire autrement que de boire. En riant de ma réponse, elle me replongea dans son verre, jusqu’à mi-corps, puis me ressortit à moitié et, volontairement ou non, me lâcha. J’allais me noyer dans un verre de bière, parce qu’elle était trop saoule pour me récupérer : je sentais ses doigts qui essayaient de me récupérer, tandis que, dans le fond du verre, il m’était impossible de me retourner pour faire surface, comme si j’étais plongé dans un  fût. Mes mains et mes jambes battaient les parois en verre quand je me sentis tassé au fond, puis la pression changea de sens, et sans qu’elle ait pu me saisir  ma tête émergea dans le fond du verre, qu’apparemment, elle avait décidé de vider. Je suivais le liquide vers sa destination quand je pus enfin regarder où j’allais atterrir. Quelle ne fut pas ma surprise de voir que fidèle à elle-même, Adèle n’avait pas voulu perdre une goutte du précieux liquide. Elle était en train de boire le verre d’un seul trait, avec son habitant, qu’elle se garda bien de ne pas engloutir avec. En un éclair, les trois quarts de mon corps furent aspirés dans sa bouche remplie de bière. Seul ma tête, mes épaules et un seul bras sortaient de ses lèvres encore collées au verre. Plus bas sous mes pieds, venait de disparaître la bière que contenait encore la bouche d’Adèle. Je sentis sur tout mon corps l’ondulation de sa bouche provoquée par sa déglutition, accompagnée d’un double « gloup ! » assourdissant. Elle avait du baisser un peu le menton pour cela, mais je sentis qu’elle le relevait parce que je glissais à nouveau vers sa gorge, aidé en cela par le fond de bière de son verre. J’étais ivre-mort, et peu en état de résister. Mes vêtements de délitaient sous l’action conjuguée du liquide, du frottement et de la succion. Mon pantalon de poupée s’enleva, et disparut, aspiré par le trou sans fond nommé Adèle, qui allait probablement m’avaler moi-même. Je crois que j’y étais résigné, et, anesthésié par l’alcool, je ne pouvais ni ne voulais m’y opposer. J’étais tout entier dans sa bouche, qu’elle avait refermée sur moi. Je glissais sans fin d’un côté à l’autre, heurtant ses dents ou son palais. J’étais son jouet. Par simple réflexe, elle pouvait m’expédier dans son œsophage où mon seul espoir était d’être trop gros, ou surtout trop long pour ne pas l’étouffer et la forcer à me recracher. Mais, me manœuvrant facilement dans sa bouche, l’ouvrant de temps à autres  et respirant en me sentant à l’intérieur d’elle, me suçant goulument, jusqu’à me retourner, tête vers sa gorge, j’étais sur que si elle le désirait, elle pouvait m’avaler d’un coup, tout entier et encore vif. Je ne pouvais alors qu’espérer qu’elle n’ait pas l’intention de me garder en elle et qu’elle ne soit pas trop saoule pour réussir à vomir… Deux faits dont je n’étais plus du tout sûr.