25.01.2009
13- Organisation
Elle ne vint pas tout de suite vers nous et ne nous jeta pas un regard. Après être passé par sa chambre, puis les toilettes, puis la salle d’eau, elle vint enfin dans la cuisine et dit :
« - Quelqu’un a fait du thé ? »
« - Non, c’est Martin qui t’en fait d’habitude, moi, j’y ai pas pensé… »
Tout en commençant à préparer du thé, elle demanda à Adèle :
« - Comment va t-il ? »
la bouche d’Adèle grande ouverte s’apprêtait à répondre quand je hurlais rapidement
« - très bien , merci …» . Je recommençais à m’énerver, Vanessa me regarda et regarda Adèle aussitôt. Adèle dit :
« - Il dit qu’il va bien merci, et il est un peu sur les nerfs, (ça, c’est moi qui rajoute…) »
Je tentais de ravaler ma colère. Je n’avais techniquement pas droit au chapitre. J’étais proprement inaudible, la plupart du temps. C’était d’un frustrant…
Vanessa n’avait pas non plus envie de rire, ce matin. Elle vint s’asseoir avec son thé. Elle posa son mug près de moi en souriant d’un sourire un peu contraint. Malgré un reste de peur (bien compréhensible, pensais-je, et probablement pas sans rapport avec la méfiance qu’éprouve tout bon cornac devant son éléphant), j’allais lui toucher la main avec la mienne. Je caressais énergiquement le tronc d’arbre qu’était devenu pour moi son index. Elle me sourit alors plus franchement.
« - Tu as mal dormi ? » Lui demandais-je tout en connaissant la réponse.
« - Assez mal, oui. En fait, je ne suis pas sûre d’avoir fermé l’œil. J’ai pas arrêté de me lever, et de réfléchir… »
Un moment de silence passa, elle but une gorgée de thé. Je vis deux déglutitions bruyantes sur sa gorge, hautes et lointaines, elles n’en étaient pas moins impressionnantes.
« - Il faut qu’on s’organise, on ne sait pas combien de temps ça va durer. » Adèle soupira, avouant son impuissance. Je déglutis à mon tour, ravalant mon angoisse, puis je m’adresse à Vanessa :
« - T’as pensé à quoi ? Parce moi aussi, cette nuit, j’ai pu gamberger…»
« - déjà, est-ce tu veux qu’on appelle quelqu’un en particulier, ta famille… ? Ou quelqu’un d’autre »
J’avais déjà pensé à cela.
« - je souhaite qu’un minimum de personnes me voient ainsi. Ma mère est à l’étranger, et nos contacts sont assez espacés… J’ai pas envie qu’on la dérange pour ça. Pas tout de suite. Elle ne s’inquiètera pas si je ne l’appelle pas, elle refait sa vie et je ne suis plus son souci majeur. Elle a ma sœur avec elle, et ça lui suffit. Ça suffit aussi probablement à ma sœur, du reste… »
Je restai pensif quelques instants. Avec ma jeune sœur, l’incompréhension s’était rapidement installée dès qu’elle n’avait plus été enfant. Une adolescente insupportable qui ne me manquait pas vraiment. Elle s’entendait très bien avec ma mère qui elle-même était redevenue adolescente quelques mois après son veuvage. Je ne leur en voulais ni à l’une ni à l’autre, mais il est indéniable que je me sentais parfois abandonné de ma famille proche. Cela comportait des avantages, en temps normal, mais aujourd’hui, le soutien d’une famille n’aurait pas été inutile. Cependant, je préférais de loin rester avec mes deux colocs’… Je soupçonnais ma mère de n’être pas aussi dévouée qu’on devrait habituellement l’attendre d’une mère, quant à ma sœur, je n’arrive même pas à imaginer sa réaction en la présence de son « grand » frère rétréci.
« - j’ aimerais mieux rester ici. Chez moi… enfin, avec vous, mais bon. »
J’étais gêné d’avouer cela : je savais que je ne pouvais pas m’en sortir tout seul dans cette situation. J’avais besoin d’aide et je ne voulais pas que trop de gens me voient dans cet état. Et je pensais que je pouvais faire confiance aux filles , ce qui n’était pas sans importance dans la mesure où j’étais littéralement en leur pouvoir. Je ne voulais pas me voiler la face sur ce point. C’est sur ce point-là que j’ai le plus gambergé pendant la nuit : je ne peux pas me débrouiller tout seul ET j’ai besoin de quelqu’un pour survivre à mon nouvel état. Toute personne avec qui je me trouve peut volontairement ou involontairement mettre fin à mes jours le plus facilement du monde. Je suis tellement vulnérable et insignifiant que pratiquement tout peut m’être fatal dans la fréquentation de mes congénères. En expliquant ce point de vue aux filles, je savais que je négligeais volontairement une donnée du problème, mais je pouvais compter sur elles pour me le rappeler.
22:57 Publié dans Histoire principale | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : existence, minuscule, vie, fragilité, dépendance, confiance, géantes
28.07.2008
10 - Dépression
Adèle ne riait plus. Elles venaient de comprendre ma détresse, et mes pleurs le leur confirmaient. Elles ne m’avaient jamais vu pleurer, ni même céder à la déprime ou la morosité. J’étais d’un tempérament plutôt joyeux et j’avais l’habitude de prendre la vie du bon côté. Du reste, ma vie, jusqu’à présent, s’était passée sans heurts. Nous n’avions pas bougé. Je sanglotais et je m’en voulais de paraître aussi faible moralement que je l’étais, désormais, physiquement.
Je décompensais salement du stress qui m’étreignait maintenant depuis de longues heures. J’étais finalement assez soulagé de ne plus être seul à « rêver ».
« - Qu’est-ce qui m’arrive ? » disais-je enfin quand je pus reprendre mon souffle.
Aucune réponse.
« - Dites-moi quelque chose ! Merde ! » M’énervais-je, à nouveau au bord des larmes. Je me faisais horreur, à perdre sans arrêt le contrôle de moi-même. Je me sentais à la fois comme un animal et comme un grand malade. Le regard des autres quand ils vous considèrent comme quelque chose d’étranger à eux. C’était celui de mes deux copines, de mes deux coloc’s ; j’avais besoin d’elles, et elles ne savaient que faire, que dire…
Finalement, Adèle dit plus à Vanessa qu’à moi, puis, se reprenant aussitôt en m’associant à la conversation :
« - C’est peut-être pas définitif… il y a sûrement quelque chose à faire… »
Je n’avais pas un instant envisagé que cela puisse l’être, définitif. C’était pourtant une éventualité. Mais pourquoi ? par quel maléfice ?
« - Il faut essayer d’examiner la situation calmement et réfléchir à ce que l’on peut faire. » Décréta Vanessa.
« - Oui ! » Dis-je dans un élan d’espoir tandis qu’Adèle hochait la tête.
« -Enfin un peu de rationalité, c’est rassurant. On va trouver, hein ? Vous m’aiderez ? » Ajoutais-je en renchérissant.
«- Mais oui bien-sûr ; ne t’inquiètes-pas ; il y a certainement une explication / un remède / une solution / etc, etc… Dirent-elles toutes les deux en même temps en y mettant beaucoup de cœur et d’invention. Ça sonnait faux, mais ça m’arrangeait d’y croire. J’étais un peu rasséréné, et presqu’enthousiaste de me voir si soutenu dans l’épreuve. Confortée par notre agrément, Vanessa nous proposa d’aller dans une autre pièce où l’on y verrait mieux, de toute évidence. C’était déjà le soir, et je fis mon premier voyage dans les mains de quelqu’un d’autre. C’étaient celles de Vanessa, Adèle n’ayant pas insisté du tout pour me porter ou pour me toucher.
Pendant ce court voyage, je l’entendis demander à Vanessa si elle me sentait, et si je pesais lourd. Vanessa ne répondit pas. Je la sentais concentrée sur sa tâche. Il me semblait qu’elle marchait lentement et précautionneusement, mais il m’était malgré cela impossible de rester debout dans la paume de sa main, qui du reste ne me paraissait pas assez large pour m’éviter de tomber d’un côté ou de l’autre. Elle en était consciente et c’est ainsi qu’elle me recouvrit de son autre main. J’étais, pour mon bien, prisonnier de ses mains. Elles étaient rêches et striées de crevasses. Sa peau me faisait l’effet d’un sac en croco, mais brut. (Les seuls crocodiles que j’aie jamais vu de ma vie s’étaient toujours présentés sous forme de sac. Et je n’avais pas du tout envie qu’on m’en présente un vrai maintenant pour que je puisse comparer…).
Voyager ainsi n’avait rien de désagréable, et je dois dire que je me sentais assez étrangement en sécurité entre les mains de Vanessa. Elle pouvait réellement me faire très mal et même me tuer : elle en avait la capacité physique, mais je savais qu’elle ne le ferait jamais volontairement, et qu’elle mettrait tout en œuvre pour que ma sécurité soit garantie. Mon sentiment et mon état intérieur étaient extrêmement confus : je me voyais dans la position du nourrisson qui ne peut presque rien faire par lui-même et qui est obligé de compter sur les autres pour survivre. Peut-être, pensais-je à ce moment-là, n’aurais-je pas du me manifester, et rester _ou tenter de rester_ libre pour une nouvelle aventure à taille réduite. L’avenir m’apprendrait bientôt les conséquences de mes choix.
Ce qui était certain, c’est que j’étais toujours un être humain, mais que ma taille était devenue inadaptée à mon environnement habituel d’être humain. Je devais et pouvais donc compter sur la solidarité de mes semblables. Avec le sentiment de celui qui revient de la messe, ou du téléthon, plein d’optimisme sur l’humanité de façon à ne plus laisser la moindre place aux images de sang, de meurtres et de trahison ; et tout en sachant qu’il faut s’en souvenir pour ne pas risquer de tomber de haut (je haïssais soudainement cette expression…), j’arrivais sur la table de la cuisine, prudemment déposé par Vanessa, sous le regard fasciné d’Adèle. Nous n’y croyions toujours pas, et n’en revenions pas de nous regarder comme des bêtes curieuses. Mais j’avais bien conscience que la curiosité, maintenant, c’était moi. Elles s’étaient assises du même coté de la table et focalisaient leur attention sur moi. Que pouvaient-elles bien penser ? Leur demander : voilà comment briser ce silence si pesant.
16:41 Publié dans Histoire principale | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : géantes, prisonnier, lilliputien, rétréci
16.07.2008
9 - Questions
Adèle réalisa d’un coup. Elle mit sa main devant sa bouche et poussa une sorte de rugissement. Elle se laissa littéralement tomber sur le lit. Quand elle s’assit, je tombais à mon tour, déséquilibré par son poids. Avant que je puisse me rétablir, sa main était sur moi. Instinctivement je poussais un cri tout en essayant d’éviter cette énorme palme qui se déployait au dessus de moi pour m’englober. Tout aussi instinctivement, elle retirait sa main, qui en fait ne voulait que m’aider à me rétablir.
« - Ne le touche pas ! » fit Vanessa.
« -Pourquoi ? » répondit Adèle « je ne vais pas lui faire de mal » se justifia t-elle, déjà sur la défensive.
« - Laisse-le faire ! » continua Vanessa, scientifiquement…
Je me sentais un peu cobaye, comme un rat dans un labyrinthe, dont on étudie les réactions dans divers contextes. Je les sentais encore un peu sceptiques, mais je ne pouvais pas leur en vouloir. Pour accélérer les choses et aussi, je dois le dire, pour me rassurer et me l’entendre dire, je criais :
« - C’est Moi ! C’est Martin ! … Vous comprenez ?... Vous entendez ? »
Elles ne répondirent rien, mais pour ce qui est de comprendre et d’entendre, elles avaient en tout cas compris. Adèle remit la main devant sa bouche, qui s’était insensiblement rouverte, tandis que Vanessa se laissait tomber à son tour sur le lit, de l’autre côté. Adèle enleva sa main pour rire de ma nouvelle chute (provoquée cette fois par Vanessa). C’était la première fois qu’elle riait de me voir à cette taille, mais ce ne devait pas être la dernière. Son rire me cassait les oreilles, mais surtout il m’agaçait. Je commençais à comprendre l’irascibilité légendaire des nains.
Pour m’achever, elle me dit :
« - qu’est-ce que tu fous ? »
Le pire, c’est que c’était une question sincère. Adèle n’imaginait pas que ce fut un état que l’on puisse subir. Je crois que j’ai écarté les bras pour les laisser retomber le long de mon corps, mimant au mieux, bien que spontanément, l’impuissance. Je me sentais complètement idiot. Pire que ces pires moments de l’enfance où les adultes parlent de soi comme si l’on n’était pas là. Cela aussi, deviendrait une habitude. Les enchaînant comme elle seule pouvait le faire, elle continua en souriant bêtement :
« Et t’es tout nu en plus… »
Je rougissais en me disant que cela ne se verrait sans doute pas (un avantage, enfin), et je répondis :
« - eh oui… J’ai rétréci, mais pas mes fringues. Mon caleçon et mon tee-shirt doivent être quelque part en haut du lit. »
« - quoi ? » dirent-elles en chœur.
Je répétais. Cette fois-ci c’est Vanessa qui rougit, elle là ça se voyait. Du moins moi, je le voyais. Elle jeta un coup d’œil furtif vers Adèle, qui ne la regardait pas parce qu’elle cherchait des yeux mon boxer, toujours en souriant. Puis le regard de Vanessa se retourna vers moi. Je lui souris aussi, mais cela ne devait pas se voir.
Nous en étions là quand les questions commencèrent à pleuvoir. Comment, depuis quand, pourquoi, où… De différentes façons, plusieurs fois, la question du sens réapparaissait, impuissante à invoquer le moindre début de réponse. Leurs voix étaient énormes et emplissaient l’air, mais je les reconnaissais. Je leur demandais si la mienne n’était pas trop ridicule (genre Jiminy Cricket). Elles me dirent que c’est comme si j’étais loin. En effet, j’avais l’impression qu’elles me hurlaient dans les oreilles. Enfin, après un temps infini, vint la seule question qui avait du sens : ce fut évidement Vanessa qui la posa :
« - qu’est-ce qu’on peut faire pour toi ? » Dans le ton de la voix, il y avait toute l’inquiétude anticipatrice de cette chère Vanessa. Parce qu’elle savait bien qu’à cela non plus, je n’avais pas de réponse. C’est là que mes larmes me submergèrent.
15:34 Publié dans Histoire principale | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : géantes, femmes, petit homme


