26.06.2008
8 - Troubles
Tout en sautant, je me demandais pour la première fois si je redeviendrais grand. Gesticulant avec de moins en moins d’ardeur, je me rassurais peu à peu en me disant que cet état ne pouvait durer. Puis, presque découragé, parce qu’elles ne m’entendaient pas, ma voix couverte par leurs bavardages, je trouvais la dernière énergie en me persuadant que j’allais bientôt avoir faim et soif, et qu’elles étaient mon seul salut. Obscurément sans doute, je préférais aussi être vu et connu d’elles deux que d’une seule. J’imaginais que c’était une garantie, parce que je n’avais pas encore réalisé que dans ce nouveau monde où j’arrivais, il n’y aurait plus jamais de garanties.
C’est Adèle qui m’a vu la première. J’ai vu ses yeux qui me voyaient, et j’y ai vu de la peur. Comme prévu, elle cria avec un mouvement de recul. J’étais une sorte de souris, et à ce titre je devais au moins partir, et si possible mourir.
« - Quoi ?!! » fit Vanessa, impatiente et interrompue dans l’élan de sa logorrhée.
« Là ! là !! … il y a… » Je n’avais jamais vu Adèle à cours de mots. C’était impressionnant et presque drôle. Elle était presque sortie de ma chambre quand Vanessa me vit à son tour. Elle eut à son tour un mouvement de recul qui la fit rejoindre Adèle sur le pas de la porte. Je n’ai jamais vraiment compris cette peur irraisonnée de certaines femmes devant les rongeurs. Que cela surprenne, soit ; mais qu’on en soit dégoutté au point de ne pas pouvoir imaginer sans défaillir être touché ou toucher ces bêtes ?
« Arrêtes de crier ! » cria elle-même Vanessa
« Surveilles-le, je vais chercher… » …je n’ai pas entendu quoi. Rien de bien bon pour moi, vraisemblablement. Si j’avais été une souris, sûr que j’aurais déguerpi sans demander mon reste. Je commençais à me demander si je n’avais pas réellement pris pour elles l’apparence d’une souris. Je n’en étais plus à une bizarrerie près, et je me sentais curieusement beaucoup plus ouvert aux éventualités les plus étranges que je ne l’étais hier encore. Oubliant cette ultime disgrâce, je hurlait : VA-NES-SA ! Elle a vraiment changé de tête. Elle portait inconsciemment sa main droite à sa poitrine, comme pour calmer son cœur. Puis elle allongea le coup vers moi. Elle avait entendu, mais n’y croyait pas encore.
Du coup, j’étais beaucoup plus angoissé. Je me sentais vraiment proche d’une souris, psychologiquement parlant. Ma voix s’étrangla à nouveau, mais très vite je bougeais les bras, en réussissant à dire :
« - c’est moi ! » , ce qui était très con ; puis un meilleur :
« - c’est Martin ! »
Elle m’entendait. Elle me comprenait, je le voyais à son expression. Chère Vanessa. J’étais sauvé, pensais-je. Mais je devais en être plus assuré :
« - parle-moi, dis-moi que tu m’entends et que tu me reconnais ! »
La bouche et les yeux grands ouverts, se rapprochant doucement de moi, elle murmura :
« - c’est pas possible… »
« - si ! si ! c’est bien moi, tu ne rêves pas, tu n’est pas folle ! »
Cette fois-ci, elle mit sa main devant sa bouche et me fixa sans rien dire. Elle s’assit machinalement sur le lit en ne me quittant plus du regard.
« Qu’est-ce que tu fous ? » cria Adèle-l‘hystérique-des-rongeurs en rentrant comme une insensée dans la chambre. Elle brandissait une énorme chaussure à talon compensé dont la vue me paralysa instantanément. Je devais certainement avoir été mordu par une souris mutante pour avoir aussi peur d’une chaussure, même aussi laide que celle-ci. Je pensais furtivement au « singe-rat » de Braindead, cette vieille comédie gore de Peter Jackson dans laquelle les gens deviennent des morts-vivants contagieux après avoir été contaminés eux-mêmes par cet étrange animal…
On peut dire que ma rationalité et mon esprit cartésien venaient d’en prendre un coup.
« - Attends ! Ce n’est pas une souris. » Dit Vanessa en se levant pour empêcher Adèle de passer. Cette dernière n’avait du reste pas forcément envie d’en découdre avec l’animal qu’elle supposait que j’étais. Mais je ne suis pas sûr qu’elle ait envie d’explorer les autres possibilités. Elle n’aimait pas les tout petits animaux rapides et agiles. Voilà tout.
« - Regardes ce que c’est ». Vanessa voulait avoir confirmation qu’elle n’était pas folle, en ces périodes de fin d’année et de surmenage estudiantin… Erreur, pensais-je ; il est parfaitement odieux, pour Adèle, d’imaginer même regarder ce genre de monstre. Mais Vanessa trouva les mots quand elle se rétracta avec révulsion en montrant sa chaussure :
« - je crois que ce n’est pas un animal »
C’était tellement inattendu que cela désarma Adèle qui répondit, très bonhomme :
« - Beh ! c’est quoi alors ? » Son air dépité et sa belle voix rauque me firent presque rire tout en m’excitant.
« - pour le savoir, tu dois regarder. »
Et comme elle ne se décidait pas : « tu ne me croiras pas, sinon. » Et Adèle regarda
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