28.07.2008
10 - Dépression
Adèle ne riait plus. Elles venaient de comprendre ma détresse, et mes pleurs le leur confirmaient. Elles ne m’avaient jamais vu pleurer, ni même céder à la déprime ou la morosité. J’étais d’un tempérament plutôt joyeux et j’avais l’habitude de prendre la vie du bon côté. Du reste, ma vie, jusqu’à présent, s’était passée sans heurts. Nous n’avions pas bougé. Je sanglotais et je m’en voulais de paraître aussi faible moralement que je l’étais, désormais, physiquement.
Je décompensais salement du stress qui m’étreignait maintenant depuis de longues heures. J’étais finalement assez soulagé de ne plus être seul à « rêver ».
« - Qu’est-ce qui m’arrive ? » disais-je enfin quand je pus reprendre mon souffle.
Aucune réponse.
« - Dites-moi quelque chose ! Merde ! » M’énervais-je, à nouveau au bord des larmes. Je me faisais horreur, à perdre sans arrêt le contrôle de moi-même. Je me sentais à la fois comme un animal et comme un grand malade. Le regard des autres quand ils vous considèrent comme quelque chose d’étranger à eux. C’était celui de mes deux copines, de mes deux coloc’s ; j’avais besoin d’elles, et elles ne savaient que faire, que dire…
Finalement, Adèle dit plus à Vanessa qu’à moi, puis, se reprenant aussitôt en m’associant à la conversation :
« - C’est peut-être pas définitif… il y a sûrement quelque chose à faire… »
Je n’avais pas un instant envisagé que cela puisse l’être, définitif. C’était pourtant une éventualité. Mais pourquoi ? par quel maléfice ?
« - Il faut essayer d’examiner la situation calmement et réfléchir à ce que l’on peut faire. » Décréta Vanessa.
« - Oui ! » Dis-je dans un élan d’espoir tandis qu’Adèle hochait la tête.
« -Enfin un peu de rationalité, c’est rassurant. On va trouver, hein ? Vous m’aiderez ? » Ajoutais-je en renchérissant.
«- Mais oui bien-sûr ; ne t’inquiètes-pas ; il y a certainement une explication / un remède / une solution / etc, etc… Dirent-elles toutes les deux en même temps en y mettant beaucoup de cœur et d’invention. Ça sonnait faux, mais ça m’arrangeait d’y croire. J’étais un peu rasséréné, et presqu’enthousiaste de me voir si soutenu dans l’épreuve. Confortée par notre agrément, Vanessa nous proposa d’aller dans une autre pièce où l’on y verrait mieux, de toute évidence. C’était déjà le soir, et je fis mon premier voyage dans les mains de quelqu’un d’autre. C’étaient celles de Vanessa, Adèle n’ayant pas insisté du tout pour me porter ou pour me toucher.
Pendant ce court voyage, je l’entendis demander à Vanessa si elle me sentait, et si je pesais lourd. Vanessa ne répondit pas. Je la sentais concentrée sur sa tâche. Il me semblait qu’elle marchait lentement et précautionneusement, mais il m’était malgré cela impossible de rester debout dans la paume de sa main, qui du reste ne me paraissait pas assez large pour m’éviter de tomber d’un côté ou de l’autre. Elle en était consciente et c’est ainsi qu’elle me recouvrit de son autre main. J’étais, pour mon bien, prisonnier de ses mains. Elles étaient rêches et striées de crevasses. Sa peau me faisait l’effet d’un sac en croco, mais brut. (Les seuls crocodiles que j’aie jamais vu de ma vie s’étaient toujours présentés sous forme de sac. Et je n’avais pas du tout envie qu’on m’en présente un vrai maintenant pour que je puisse comparer…).
Voyager ainsi n’avait rien de désagréable, et je dois dire que je me sentais assez étrangement en sécurité entre les mains de Vanessa. Elle pouvait réellement me faire très mal et même me tuer : elle en avait la capacité physique, mais je savais qu’elle ne le ferait jamais volontairement, et qu’elle mettrait tout en œuvre pour que ma sécurité soit garantie. Mon sentiment et mon état intérieur étaient extrêmement confus : je me voyais dans la position du nourrisson qui ne peut presque rien faire par lui-même et qui est obligé de compter sur les autres pour survivre. Peut-être, pensais-je à ce moment-là, n’aurais-je pas du me manifester, et rester _ou tenter de rester_ libre pour une nouvelle aventure à taille réduite. L’avenir m’apprendrait bientôt les conséquences de mes choix.
Ce qui était certain, c’est que j’étais toujours un être humain, mais que ma taille était devenue inadaptée à mon environnement habituel d’être humain. Je devais et pouvais donc compter sur la solidarité de mes semblables. Avec le sentiment de celui qui revient de la messe, ou du téléthon, plein d’optimisme sur l’humanité de façon à ne plus laisser la moindre place aux images de sang, de meurtres et de trahison ; et tout en sachant qu’il faut s’en souvenir pour ne pas risquer de tomber de haut (je haïssais soudainement cette expression…), j’arrivais sur la table de la cuisine, prudemment déposé par Vanessa, sous le regard fasciné d’Adèle. Nous n’y croyions toujours pas, et n’en revenions pas de nous regarder comme des bêtes curieuses. Mais j’avais bien conscience que la curiosité, maintenant, c’était moi. Elles s’étaient assises du même coté de la table et focalisaient leur attention sur moi. Que pouvaient-elles bien penser ? Leur demander : voilà comment briser ce silence si pesant.
16:41 Publié dans Histoire principale | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : géantes, prisonnier, lilliputien, rétréci


